Tout quitter et tout reconstruire

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Le 24 février 2022, des forces armées terrestres russes sont entrées sur le territoire ukrainien depuis la Russie et le Bélarus, entraînant une guerre qui dure désormais depuis plusieurs mois. 

Depuis, les victimes se sont multipliées, des bâtiments ont été détruits, l’économie mondiale a été frappée brutalement. Et des milliers de familles ont dû fuir leur pays pour se protéger.

Presque cinq mois, La Liberté a suivi le courageux parcours d’une d’entre elles. Voix d’une famille ukrainienne qui tente de reconstruire sa vie au Manitoba.

Par Jonathan SEMAH

Haut-Commissariat de l’ONU annonçait au mois de juin le chiffre de 6,6 millions d’Ukrainiens qui avaient fui leur pays. 75 000 d’entre eux avaient trouvé refuge au Canada. Et plus de 5 700 d’entre eux s’étaient présentés au centre de réception et d’accueil au Manitoba. Durant cette guerre, la solidarité mondiale s’est mise en marche. Beaucoup de drapeaux ukrainiens flottent dans la province manitobaine. Un symbole d’accueil, reflété un peu partout dans le monde, aussi synonyme de main tendue vers ces familles de réfugiés qui fuient la guerre.

| 3 mai 2022

C’est après 26 heures de vol et après avoir voyagé à travers l’Ukraine, la Roumanie, l’Irlande et enfin le Canada qu’atterrissent finalement à Winnipeg, Mariana Lavryk et ses deux filles, Anhelina, 12 ans, et Zlata, 8 ans. Très fatiguée, mais soulagée d’être arrivée, Mariana a donné quelques mots après ce long voyage. « C’était un grand voyage. Heureusement qu’on avait du temps de correspondance entre les vols pour se reposer un peu. Nous sommes contentes d’être arrivées. Nous avons beaucoup d’attentes pour cette nouvelle vie. Mes filles vont bien aussi, c’est le plus important, même si leur père leur manque déjà. »

Comme tous les hommes ukrainiens de 18 à 60 ans, sauf exceptions, Yurii, le père, doit rester en Ukraine. Il n’est pas au front, il vit dans l’ouest du pays, mais il doit participer à l’effort de guerre. Dans son pays, il est gestionnaire de vente au détail. Un métier essentiel en temps de guerre. 

En contact depuis plusieurs semaines avec une famille manitobaine, Mariana Lavryk et ses filles ont été accueillies à l’aéroport de Winnipeg par Marc Marion et sa femme Tatyana (Tanya) Rodionova. 

Marc Marion, avocat de profession, tenait à venir en aide aux familles ukrainiennes. « Mon épouse est du Kazakhstan et parle le russe. Elle se sentait un peu coupable de la situation, mais on n’en parlait pas trop encore. Personnellement, je me disais : On a deux chambres, on a un sous-sol, on a de la place, on n’a pas d’enfant et l’on a les moyens de prendre soin d’une famille. Puis au cours d’une marche avec Tanya, on s’est rendu compte qu’on avait tous les deux la même idée. »

Une fois l’idée implantée chez le couple, un autre concours de circonstances a accéléré les choses. Marc Marion détaille. « Dans le même temps, j’avais recruté depuis peu une nouvelle assistante, Yaroslavna Alieksieieva. Elle est ukrainienne et je lui parlais de l’envie qu’on avait avec mon épouse d’accueillir une famille. Je lui ai dit : Si tu as de la famille ou des proches en Ukraine qui souhaitent venir ici, notre porte est ouverte, nous sommes prêts à les accueillir. »

Fin février, Yaroslavna Alieksieieva est revenue vers Marc Marion pour savoir si son offre tenait toujours. Quelques jours plus tard, les premiers contacts, par messages puis par vidéos, entre la famille de Mariana Lavryk et Marc Marion ont commencé. Après plusieurs appels, avec Yurii Lavryk également, les deux familles étaient sur la même longueur d’onde et voulaient s’assurer qu’elles pouvaient avoir confiance l’une envers l’autre. « Yurii nous a beaucoup remerciés de prendre soin de sa famille. Pour lui, c’était un grand soulagement de nous connaître », ajoute Marc Marion. 

De gauche à droite : Zlata, Mariana et Anhelina Lavryk. Elles ont quitté leur vie en Ukraine en mai 2022. (photo : Mehdi Bereddad)

| 19 mai 2022

Seize jours après l’arrivée de cette famille, Mariana et ses filles développent un peu plus leur histoire et ce qu’elles ont vu en Ukraine. On apprend que la famille vient d’une ville à l’ouest du pays : Ivano-Frankivsk. Plutôt épargnés par les combats, certains souvenirs sont tout de même très marquants. « On avait une belle vie en Ukraine. J’avais un travail, mon mari aussi, mes enfants étaient à l’école et avaient des amis. Nous n’aurions jamais imaginé que notre vie aurait pu basculer comme ça en une nuit. Nous étions plus en sécurité à l’ouest, mais ça ne nous empêchait pas d’entendre régulièrement des alertes et des alarmes dans la ville. Quand on les entendait, on devait immédiatement se mettre à l’abri pendant une journée, voire des nuits. Ce n’était pas bon pour les enfants, surtout pour leur santé mentale. »

Avant leur arrivée au mois de mai, la famille avait déjà essayé de fuir la guerre. En voyant la gravité de la situation et certains aéroports se faire bombarder, ils ont pris la route pour aller en Roumanie. « Nous sommes finalement revenus en Ukraine. Mais tous mes proches et les membres de ma famille qui ont de jeunes enfants avaient quitté le pays. En partant, nous avons laissé derrière nous mes parents et les parents de mon mari. Tout peut changer en moins d’une heure, mais jusqu’ici ils sont en bonne santé », ajoute Mariana Lavryk qui était dermatologue en Ukraine.

Conscients de la grande difficulté économique dans laquelle se trouve désormais leur pays, Mariana et Yurii Lavryk souhaitent s’installer définitivement au Canada. 

Des combats extrêmement violents et tout ce qui touche à la guerre, Mariana Lavryk ne l’a pas caché à ses filles. Elle leur a expliqué la situation, aidée également par le système scolaire ukrainien. « Il y a eu toute une gamme de vidéos pédagogiques pour enfants créées par des psychologues ukrainiens. Zlata avait peur et pleurait beaucoup. Anhelina a vu de ses yeux les atrocités de la guerre. Les écoles ont également partagé des ressources pour trouver les bons mots pour décrire ce qu’il se passait. »

Anhelina, plus âgée et plus consciente des choses, se rappelle de ces vidéos et pense beaucoup à ses proches. « L’Ukraine me manque, mes camarades de classe me manquent. Ils m’écrivent pour me dire que je leur manque aussi. Je pense aussi à mon père et mes grands-parents. » 

Zlata, émue, ajoute : « Je n’ai plus de nouvelles de mes ami.e.s… »

| 22 juin 2022

À peine quelques semaines après leur arrivée, Anhelina et Zlata ont trouvé une nouvelle école, ici au Manitoba. Les deux soeurs ont fini l’année scolaire à Nordale School. Dans cette phase d’intégration, ce moment a été crucial. Dave Everley était le directeur de l’école qui a accueilli les deux filles. « Compte tenu de tout ce qu’elles ont dû traverser et de leurs circonstances, elles se sont vraiment bien adaptées. Quand elles sont arrivées, tout s’est bien passé. Je pense que c’est dû au soutien qu’elles ont autour d’elles dans la communauté. »

À ce moment-là, Nordale School n’avait jamais accueilli d’autres enfants d’Ukraine. Dave Everley se souvient d’une anecdote marquante. « Le bâtiment est aménagé sur deux couloirs différents avec Anhelina à une extrémité et Zlata à l’autre. Les premiers jours, nous avons remarqué qu’elles se retrouvaient : la grande soeur descendait dans la classe de Zlata juste pour vérifier, pour s’assurer qu’elle allait bien et que sa soeur était en sécurité. »

Bien accueillies par les autres élèves, les deux soeurs se sont vite intégrées et ne sont pas restées seules. « Nous ne les avons pas vues s’isoler. J’ai demandé aux enseignants s’il y avait des moments où elles avaient l’air triste et ça allait. Même si évidemment, elles passent ou elles ont dû passer par des moments difficiles. J’ai d’ailleurs été impressionné par leur résilience. Nous ne pourrons jamais comprendre complètement. Mais on les aide au mieux et aujourd’hui ce sont des élèves de Nordale comme n’importe quel autre enfant. »

Même si ses filles discutent avec leur père tous les jours grâce à différents moyens de communication, son absence se fait ressentir. (image : Mehdi Bereddad)

| 26 juillet 2022

Deux mois après avoir posé les pieds au Manitoba, l’adaptation à la vie manitobaine se passe bien pour la famille ukrainienne. Les filles ont passé de bons moments à l’école, elles profitent de leur été et Mariana Lavryk apprend l’anglais. 

L’une des étapes majeures à cette intégration a été la recherche de travail pour Mariana Lavryk. Celle qui travaillait en Ukraine dans les soins de santé pour la peau voulait exercer dans le même domaine. Après plusieurs entretiens et quelques courtes missions, elle a finalement trouvé un travail à temps plein au Ten Spa de l’Hôtel Fort Garry. 

Encore en formation, Mariana Lavryk revient sur ses premiers jours dans ce nouvel environnement. « Je fais quelques erreurs, mais je comprends presque tout! À Ten Spa, je travaille comme esthéticienne, je m’occupe des soins du visage. Il y a d’ailleurs plusieurs Ukrainiennes dans ce même Spa et elles m’en ont dit que du bien. Mes collègues sont très gentils, aimables et amicaux. Je me sens à l’aise dans ce bâtiment et j’aime l’atmosphère. »

Elena Zinchenko est la directrice de Ten Spa et y travaille depuis 18 ans. Un jour, elle a reçu le CV de Mariana Lavryk et a eu un entretien avec elle pour comprendre son histoire. « Dès qu’elle a commencé à parler, j’ai tout de suite su qu’elle serait un grand atout pour notre équipe. Elle a une personnalité très gentille et très douce. Les gens lui font instantanément confiance en la voyant. Ça marche vraiment bien et elle s’est bien intégrée. »

La directrice, aussi ukrainienne, est très satisfaite du travail de Mariana Lavryk. D’ailleurs, elle pense même à lui donner plus de responsabilités dans les semaines à venir. « Chaque jour, elle s’améliore un peu plus. Nous travaillons sur de nouveaux concepts autour des thérapies de la peau. Il y aura un tout nouveau bureau et Mariana sera au coeur de ce projet. »

| 15 août 2022

En plein été, une nouvelle étape importante de la vie de cette famille est passée. En effet, après vécu trois mois dans la maison de Marc Marion et de sa femme Tanya Rodionova, il est temps pour Mariana Lavryk et ses filles d’avoir leur propre appartement. Marc Marion explique le processus de recherche d’appartement. « Mariana ne voulait pas que les filles quittent l’école dans laquelle elles avaient commencé. Donc il fallait chercher dans la zone de l’école. On a sondé toutes les possibilités de louer. Il fallait rassurer certains propriétaires sur sa situation, car ils se demandaient : Peut-elle vraiment payer son loyer? Va-t-elle rester ici à long terme? Il y avait des craintes, mais ça a finalement abouti positivement. »

De par sa profession d’avocat, Marc Marion a pu d’ailleurs étudier les contrats de location et tout expliquer à la famille pour les rassurer.

Finalement, après quelques jours, la famille a emménagé dans son nouvel appartement. Un moment rempli d’émotions pour Marc Marion. « On a aidé à amener des meubles et tout le nécessaire pour commencer. Il va falloir s’ajuster, nous nous sommes habitués à elles et nous avions notre routine. Ça nous prend un peu par le coeur de les voir partir. Mais on va rester impliqués dans leur vie et l’on souhaite avoir un rôle de grands-parents canadiens pour les filles! »

| 8 septembre 2022

École, travail, administration et maison, toutes les grandes étapes d’une intégration ont été cochées par la famille. Bien que la tristesse de ce qui a été vécu n’est pas oubliée, la vie reprend son cours un peu plus chaque jour.

Seule ombre au tableau : l’absence du père. Tout début septembre, La Liberté a pu discuter quelques minutes avec lui via Zoom. Il se disait toujours très triste d’être si loin de sa famille après tout ce temps. Même si elles discutent avec lui tous les jours grâce à différents moyens de communication, son absence se faisait ressentir. 

Mariana Lavryk disait que sa plus jeune fille Zlata vivait très mal cette situation, qu’elle ne dormait pas bien et qu’elle pleurait beaucoup.

Et, c’est au summum de cette peine que Mariana Lavryk nous a finalement envoyé un message texte disant : « Yurii a traversé la frontière il y a quelques heures! »

Découvrez le mot de la direction de Sophie Gaulin, rédactrice en chef, qui explique tout sur le premier documentaire diffusé par La Liberté.

Pour voir le documentaire REFUGE – 5 mois avec une famille ukrainienne qui a fui la guerre. 

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