Loin d’être le cas, les impacts économiques, sociaux et idéologiques de cette guerre ont marqué le pays pour longtemps.

Conflit le plus sanglant de l’histoire du Canada avec près de 61 000 Canadiens tués, la Grande Guerre a changé la donne économique et sociale, ainsi que la place du Canada sur la scène internationale.

Erik Thomson, chercheur et professeur associé d’histoire à l’Université du Manitoba, explique : « Avant la Première Guerre mondiale, le Canada était un pays importateur de capitaux qui faisait partie d’une structure économique, sociale et politique liée à l’Empire britannique. Après la guerre, le Canada est devenu plus indépendant de la Grande-Bretagne dans sa façon d’agir dans le monde, mais aussi plus vulnérable. »

En effet, les grandes batailles de la Première Guerre mondiale dans lesquelles les soldats canadiens ont activement participé, notamment celles d’Ypres, de la crête de Vimy et de Passchendaele, ont suscité un sentiment de fierté nationale tel que le Canada a pris confiance en sa capacité de se démarquer de l’Empire britannique sur la scène internationale.

Au niveau économique, « à cause de l’expansion de la production agricole au Canada pendant la guerre sous la pression du gouvernement fédéral, notamment dans l’Ouest, la dépression économique qui a suivi a été plus sévère au Canada que dans d’autres pays », poursuit Erik Thomson.

En effet, les sols des Prairies, surexploités pendant les années de guerre, étaient épuisés après 1918.

Sans compter l’impact néfaste de la chaleur, de la sécheresse et du gel.

« Les industries de l’armement et de la machinerie ont aussi vécu des temps durs après la guerre à cause de l’expansion massive et rapide de production », reprend Erik Thomson. Selon l’exposition en ligne du Musée canadien de la guerre Le Canada et la Première Guerre mondiale, en 1917, près des deux tiers de tous les obus britanniques étaient fabriqués au Canada, de même que des navires et des avions.

Fin 1915, seules quelques compagnies avaient la capacité de produire des obus. En 1919, la Commission impériale des munitions, qui réunissait les compagnies capables de produire des armements et autres biens de guerre, était le plus grand employeur civil du Canada avec plus de 290  000 employés, dont plusieurs dizaines de milliers de femmes. (1)

Par ailleurs, c’est en 1916 qu’a été créé l’impôt fédéral sur les profits des sociétés et en 1917, celui sur les revenus personnels, pour contribuer au fardeau financier de la guerre.

Censés être des mesures temporaires, ils ont été maintenus après la guerre.

« Ceci a marqué le début d’une nouvelle conception plus interventionniste du pouvoir par le gouvernement canadien », indique Erik Thomson.

Valorisation des femmes

Les mouvements féministes font également de grands pas en avant pendant la Grande Guerre.

« Ce n’est pas sans raison que les femmes canadiennes obtiennent le droit de vote pendant la Première Guerre mondiale ou peu après, dans presque toutes les régions du Canada sauf au Québec (2), remarque Erik Thomson.

« Il y avait déjà des mouvements de suffragettes depuis les années 1900, mais le fait que les femmes aient tant contribué à la société canadienne pendant la guerre a renforcé l’appui au mouvement. »

Il ajoute que c’était aussi « une question de racisme : si les nouveaux Canadiens venus de l’Europe allaient pouvoir voter, on voulait s’assurer que les femmes anglo-saxonnes canadiennes pourraient elles aussi voter pour diminuer le poids du vote étranger ».

Si les femmes ont obtenu le droit de vote, on ne peut cependant pas parler de réorganisation radicale de la société.

« Même si elles avaient pris des rôles plus actifs pendant la guerre, la plupart des femmes sont retournées à la maison à la fin de la guerre, surtout les femmes de la classe moyenne, révèle Erik Thomson. Les femmes plus pauvres ont dû continuer de travailler pour subvenir aux besoins de leur famille.

« Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de changement, mais celui-ci s’est surtout fait dans les esprits. Les femmes étaient valorisées, leurs droits, reconnus, mais leur premier devoir civique, leur rôle pour la nation, c’était leur rôle de mères élevant les enfants de la patrie.

« On voyait la maison comme le berceau de  la race, et la femme comme la responsable de ce berceau. Les valeurs féministes dans les années 1920 étaient plus complexes qu’aujourd’hui. Il y avait du pouvoir à rester à la maison. »

Le professeur associé souligne par ailleurs que pendant la Première Guerre mondiale, « les mouvements prohibitionnistes, qui étaient surtout portés par les femmes, ont connu du succès ».

La prohibition pendant la Grande Guerre était en effet considérée comme un devoir patriotique pour favoriser la victoire.

Divisions idéologiques

La Première Guerre mondiale a également accentué les tensions idéologiques au Canada.

« Suite à la guerre, on avait d’un côté une croyance renforcée en la suprématie de l’Empire britannique et de l’autre, un fort sens d’indépendance du Canada sur la scène internationale.

« Dans les premières années du siècle, les différences entre libéraux et conservateurs étaient assez mineures. Mais à la fin de la guerre, on voit arriver de nouveaux mouvements progressistes de travailleurs, dans l’Ouest canadien notamment, tous réactionnaires envers cette économie  globalisée qui a presque été détruite pendant la Première Guerre mondiale. »

Un bon exemple de ces tensions idéologiques est la grève générale de 1919 à Winnipeg.

« Certes, cette grève est sans conteste une conséquence de l’inflation causée par la guerre, mais il est vrai aussi qu’avant que la grève n’éclate, les travailleurs de Winnipeg avaient voté d’applaudir la révolution bolchévique en Russie, explique Erik Thomson. Les bourgeois ont donc vu cette grève comme une révolution de l’ordre établi, ce qui n’était pas sans fondement. »

Il souligne une autre division : entre Canadiens francophones et anglophones.

« Dans Saint-Boniface, on peut trouver des monuments de guerre qui montrent que beaucoup de volontaires Canadiens français de l’Ouest ont participé à la Première Guerre mondiale comme soldats français ou belges, plutôt que britanniques ou canadiens.

« Les Canadiens français de l’Ouest ont donc vraiment développé des liens émotifs avec la République française  », se distançant ainsi des Canadiens anglais plus proches des Britanniques.

(1) Dès la fin de 1915, 30 000 femmes étaient embauchées pour travailler dans les usines et les bureaux de la Commission impériale des munitions.

(2) Les Manitobaines sont les premières à obtenir le droit de vote, le 28 janvier 1919. Les Québécoises, quant à elles, ne l’obtiendront que le 25 avril 1940.

Ce texte est un extrait de notre cahier spécial Jour du Souvenir 2025, qui a été publié avec notre journal du 5 novembre.