Lors de la conférence Queer Space Speaker Series, organisée le 20 mai par le Rainbow Resource Centre, quatre artistes ont débattu de l’authenticité, de l’évolution et de l’avenir de la culture queer contemporaine au Manitoba.
Animée par Eric Plamondon, artiste et administrateur d’art francophone, cette table ronde réunissait Maribeth Tabanera (Winnipeg Kiki Ballroom), l’artiste de drag Zova Da Silva et Greg Klassen (Reel Pride Film Festival) pour dresser l’état des lieux de la création locale.
Dans son introduction, Eric Plamondon a mis en avant la diversité des points de vue entourant les définitions de l’art queer, évoquant des plateformes grand public comme Crave et Netflix, mais aussi des institutions locales telles que le Gas Station Arts Centre.
La fierté et la honte
Invitée à réfléchir sur les réussites et les manques de la communauté, la table ronde a d’abord mis en lumière un fort sentiment d’appartenance et une grande fierté face à la résilience locale. Zova Da Silva a notamment qualifié la communauté de « petite mais costaude ».
Cet esprit de corps est apparu comme un fil conducteur : chaque intervenant a souligné l’approche collective des Manitobain·e·s.
Des espaces de drag et de ballroom aux réunions plus intimes, en passant par les milieux scolaires, l’accent est mis sur la connexion et le soutien mutuel plutôt que sur les réussites individuelles.
Le portrait n’était toutefois pas sans nuance.
En écho aux données du panel The State of 2SLGBTQ+ Communities in Manitoba, Zova Da Silva et Greg Klassen ont rappelé que plusieurs membres ne se sentent toujours pas accueillis.
Zova Da Silva a poussé la réflexion plus loin, notant que les espaces de drag ont historiquement été marqués — et le sont encore parfois — par le racisme et la grossophobie.
De son côté, Maribeth Tabanera a déploré le manque d’éducation queer, une réalité vécue durant son adolescence et qui commence à peine à être corrigée. Selon iel, ce déficit d’information et de visibilité alimente le recul actuel de l’acceptation sociale.
L’importance de préserver l’histoire queer
Greg Klassen a résumé l’enjeu central de la transmission en une formule simple : on ne peut pas aller là où l’on va sans savoir d’où l’on vient.
Fasciné par le passé queer de Winnipeg, il a rappelé les contributions historiques d’artistes comme Shawna Dempsey, Lorri Millan et Kent Monkman.
Il a également cité Annika Dowsett, autrice de la pièce de théâtre pour enfants Tad and Birdy, pour illustrer comment le mentorat des aînés aide la relève à s’établir.
Zova Da Silva a d’ailleurs partagé un conseil crucial avec les artistes de drag émergents : « Il y a tous ces artistes qui veulent participer pour gagner, ou pour jouer dans RuPaul’s Drag Race. Mais le drag existait bien avant cela, et il existera encore après. Ne vous lancez pas là-dedans si la victoire est tout ce que vous recherchez. »
À cet égard, le panel a reconnu que le succès des médias queer traditionnels est une épée à double tranchant.
Si cette popularité familiarise le grand public avec les réalités 2SLGBTQ+, elle risque aussi d’homogénéiser la culture en la réduisant à un seul stéréotype.
Eric Plamondon s’est toutefois réjoui de constater que de nombreux événements continuent de vivre partout au Manitoba, loin des projecteurs, préservant ainsi des espaces purement communautaires.
Malgré les défis, Maribeth Tabanera estime que l’approche manitobaine est aujourd’hui guidée par la compassion et l’entraide. Issu·e du milieu ballroom, iel constate que cette bienveillance permet de réinventer des traditions souvent binaires pour mieux inclure les identités non binaires.
« C’est agréable de ne pas avoir d’attentes trop élevées, même si des médias comme Pose ou Legendary donnent une image bien plus intense et compétitive. Ce qu’on fait, c’est surtout pour s’amuser », a-t-iel souligné.
L’art marginal face au courant dominant
La question de l’art marginal a rapidement fait consensus. Greg Klassen a remarqué que si la pandémie a poussé le public vers des œuvres plus accessibles, les récits queer restent parfois en marge.
Pourtant, leur accueil demeure essentiel à une expression authentique.
Paradoxalement, certaines formes d’art autrefois avant-gardistes s’intègrent désormais au courant dominant, preuve que l’art évolue au rythme de la société.
En guise de conclusion, Zova Da Silva a rappelé que l’hostilité actuelle à laquelle la communauté fait face ne fait que renforcer sa détermination à s’unir et à résister.