Dans cette longue entrevue exclusive avec La Liberté, Alain Laberge revient sur les moments qui l’ont marqué, les défis humains du rôle, les critiques, les fiertés, et la place qu’occupe désormais le Manitoba dans sa vie.

Derrière le gestionnaire, le parcours d’un homme profondément habité par l’éducation et la francophonie.

La Liberté : Alain, quand vous regardez le jeune homme qui arrivait à la tête de la DSFM en 2013, qu’est-ce que vous aimeriez lui dire aujourd’hui?

Alain Laberge : Je ne suis pas particulièrement nostalgique, mais je lui dirais probablement de ne pas s’oublier en chemin… même si, me connaissant, je ne suis pas certain que je me serais écouté.

En 2013, j’ai découvert une division scolaire solide, portée par des gens profondément engagés en- vers notre langue et notre culture. Je ne suis jamais arrivé avec l’idée de sauver qui que ce soit, mais plutôt de bâtir sur les acquis et de répondre aux nouveaux défis qui se présentaient. Nous voulions être plus présents dans la communauté, multiplier les partenariats, demeurer accessibles aux médias et continuer d’innover en pédagogie.

Vous êtes Québécois d’origine, mais vous avez consacré une bonne partie de votre carrière à l’éducation en milieu minoritaire. Ce n’est pas un hasard…

En effet, j’ai eu la chance de travailler pendant 13 ans au sein du Conseil scolaire francophone de la Colombie-Britannique, ce qui m’avait déjà permis de bien comprendre la réalité de l’éducation en milieu minoritaire. Et oui, j’ai toujours été fasciné par la résilience des communautés francophones et par leur volonté de porter haut le flambeau de l’éducation en français.

C’est exactement ce que j’ai retrouvé en arrivant au Manitoba. Bien sûr, être directeur général de la DSFM, c’est aussi représenter plus de 6 000 élèves et 12 000 parents lorsqu’il faut réclamer de nouvelles écoles, des agrandissements ou, tout simplement, davantage d’équité.

Et quand on réussit à ouvrir de nouvelles écoles, comme celles à Sage Creek ou celle qui ouvrira en septembre à Saint-Boniface, ou lorsqu’on obtient des agrandissements majeurs, on sait que l’on fait la différence pour les familles francophones qui fréquentent ces écoles.

Vous avez souvent parlé de réussite scolaire, mais aussi identitaire et communautaire. Concrètement, qu’est-ce que cela voulait dire pour vous?

L’une de mes premières rencontres avec des élèves, à mon arrivée, a eu lieu au Collège Louis-Riel. Je leur ai demandé s’ils connaissaient Louis Riel. Un « oui » retentissant a suivi.

Je leur ai alors posé une autre question : Si vous étiez Louis Riel en 2013, quel serait votre combat? Leur réponse a été sans équivoque : faire vivre leur identité culturelle et contribuer à bâtir une francophonie qui transcende les frontières de nos communautés.

Y a-t-il un moment ou un souvenir qui résume pour vous ce qu’est la DSFM?

Il est difficile d’en choisir un seul. Chaque école et chaque communauté possède sa propre couleur locale, et c’est cette diversité qui exprime si bien ce qu’est la DSFM. Cela dit, certains gestes restent gravés dans ma mémoire.

Je pense notamment à un élève de 1re année de l’école Saint-Joachim qui m’avait envoyé un dessin accompagné d’un petit mot me remerciant de mon travail, tout en me demandant de ne pas prendre trop de temps à le lire parce qu’il savait que j’étais occupé. Je pense aussi à cette mère qui m’avait écrit pour me dire que l’école était devenue pour ses enfants un lieu de paix où ils pouvaient s’épanouir sans être jugés.

Quand des familles nous confient leurs enfants et partagent avec nous leurs joies comme leurs inquiétudes, c’est profondément touchant. C’est ce qui donne tout son sens à notre travail.

À quels moments avez-vous le plus senti la force et l’appui de la communauté franco-manitobaine envers ses écoles?

À plusieurs reprises. Le dépôt de notre mémoire devant la Commission sur l’éducation, en 2019, demeure un moment marquant. Mais je ressens aussi cet appui lors des inaugurations, des collations des grades et des nombreuses célébrations auxquelles j’ai participé au fil des ans.

Chacune de ces occasions permet de constater l’attachement des familles et des communautés à leurs écoles.

Quand vous croisiez des élèves des années plus tard, qu’est-ce qu’ils vous disaient le plus souvent?

Ça peut paraître simple, mais plusieurs anciens élèves me disent : J’aurais dû parler davantage français durant mon adolescence. Comme si le français avait parfois été mis de côté parce qu’il n’était pas toujours considéré comme « cool ».

Je leur réponds toujours : fais-le revivre. Sois fier. Même si tu penses que ton français n’est pas parfait, utilise-le.

Vous avez accompagné la croissance de la DSFM sur plusieurs plans. Quand vous voyez aujourd’hui les écoles, les projets, les familles, les jeunes, où ressentez-vous le plus de fierté?

Ça peut paraitre un peu kitch, mais j’ai vu cette croissance de deux angles différents : comme professionnel et comme parent. Je partage une grande fierté avec l’ensemble du personnel et du bureau divisionnaire car ensemble nous avons fait des pas de géants en pédagogie.

Et d’un côté plus personnel, j’ai vu ma fille débuté en maternelle, grandir, s’épanouir pour aujourd’hui terminer sa 9e année. Et l’école est en grande partie responsable de sa croissance holistique où la musique, l’académique, le sport, la culture l’ont rendue plus mature et indépendante.

Il y a probablement des instants simples qui vont vous manquer…

Entrer dans une école, saluer le personnel et voir les élèves arriver avec le sourire me donnait toujours l’impression de faire une différence. Un bonjour, une poignée de main ou même une demande de câlin suffisaient à me rappeler pourquoi nous faisons ce métier.

On parle souvent des difficultés, qui sont bien réelles, mais pas assez des belles choses qui se passent dans nos écoles. Si j’ai un regret, c’est peut-être de ne pas avoir davantage mis ces réussites en lumière.

Est-ce qu’il y a eu des journées où vous êtes rentré chez vous profondément ému ou bouleversé? Quels sont les évènements qui font partie du rôle de directeur auxquels on ne pense pas mais qui peuvent être particulièrement éprouvants?

Je ne suis pas insensible, alors oui, je suis plusieurs fois rentré à la maison avec le cœur lourd. Au fil des années, j’ai vu des enfants hospitalisés, des enfants en fin de vie, c’est atroce. Aussi, des membres du personnel qui nous quittent beaucoup trop jeunes. Sur le plan administratif, j’ai dû prendre des décisions parfois difficiles, mais nécessaires.

La pandémie a sans doute été l’une des périodes les plus éprouvantes de ma carrière. Comme plusieurs dirigeants, j’ai reçu des critiques parfois très dures.

Cela fait partie du rôle. Ce qui m’a le plus marqué, toutefois, c’est de constater à quel point les tensions peuvent parfois dépasser le débat d’idées et se rendre dans la sphère personnelle, jusqu’à souhaiter du mal à ma famille.

Ces moments m’ont surtout rappelé l’importance de préserver le respect et la bienveillance, même lorsque les opinions divergent et que les attaques se font personnelles.

Qu’est-ce qui vous a permis de garder le cap pendant ces moments-là?

Certains arrivent à laisser leurs problèmes au bureau, moi, pas vraiment. Ce qui m’a toujours aidé à garder le cap, c’est d’en parler.

Bien sûr, ma famille a joué un rôle essentiel, mais j’ai aussi pu compter sur mon équipe de direction, sur mon président, qui m’a souvent offert de précieux conseils, ainsi que sur quelques amis du milieu francophone.

Le poste rend parfois difficile le développement d’un grand cercle d’amis, mais ces personnes ont toujours été là lorsque j’avais besoin d’échanger.

Comme le dit une amie : « On s’appelle et on se fait un lunch! »

On parle peu de la santé mentale des leaders et de la charge mentale que leurs responsabilités impliquent au quotidien…

Très peu. Il y a encore beaucoup de stigmatisation. C’est encore trop vu comme une faiblesse, et il y a toujours cette épée de Damoclès qui plane au-dessus des têtes, le risque de perdre son emploi.

Tout dirigeant qui œuvre auprès du public sait que son travail, ses mots, seront scrutés à la loupe, vous n’avez presque plus de vie privée, ça use. J’ai d’ailleurs publié un article sur ce sujet (1) dans le journal MASS, organismes des DG-DGA du Manitoba.

À travers les années, qu’avez-vous appris sur les gens? Sur le leadership?

Bien que je ne suis pas un sociologue, j’ai toujours aimé prendre du recul pour comprendre les gens qui m’entourent. Cela m’aide à mieux les aborder et à faire avancer les dossiers. Le leadership prend plusieurs formes, et j’essaie d’apprendre de chacun. Quant à l’écoute, elle est au cœur de toute bonne communication : savoir s’adapter, choisir le bon moment et conjuguer empathie et assertivité.

Dans une carrière comme la vôtre, il y a des mots qui restent…

Je ne suis pas habitué aux éloges car je suis plutôt programmé pour répondre aux critiques ou aux défis. On se prépare toujours à éteindre le prochain feu. Cela dit, certains messages restent. Je pense aux parents et aux collègues qui m’ont écrit pour me remercier de représenter la DSFM et le fait français. J’ai aussi la chance d’être entouré de proches qui savent trouver les bons mots au bon moment.

À l’inverse, il y a sûrement eu des critiques injustes…

Lorsqu’on occupe un poste public, les critiques font partie de la fonction. Certaines sont pertinentes et nous permettent de grandir; d’autres sont plus difficiles à recevoir. J’ai souvent parlé du « problème 17 » : la personne se trouve à environ 17 pouces de son écran et peut parfois oublier qu’il y a un être humain de l’autre côté.

Les réseaux sociaux facilitent ce type de réactions, surtout lorsqu’elles sont anonymes. Avec le temps, j’ai appris qu’il ne sert à rien d’alimenter une guerre de mots. Bien sûr, comme tout être humain, j’ai parfois eu envie de me défendre, mais j’ai compris que ce n’était généralement pas la meilleure avenue.

Certaines critiques m’ont tout de même marqué, notamment lorsqu’on me traitait de raciste sans fondement, de « mouton » parce que j’appliquais les directives du ministère pendant la pandémie, ou encore lorsqu’on remettait en question mon engagement envers l’éducation spécialisée alors que je suis orthopédagogue de formation. Ce genre de commentaires touche davantage parce qu’il remet en question des valeurs et des convictions qui nous habitent profondément.

Cela dit, les années m’ont appris à prendre du recul. J’ai essayé d’écouter ce qui pouvait m’aider à m’améliorer et de laisser de côté ce qui relevait davantage de la frustration ou de la colère du moment.

Est-ce qu’il y a des choses que vous feriez différemment aujourd’hui?

Je ne crois pas qu’il faille regretter les décisions du passé, mais plutôt apprendre d’elles. J’ai toujours pensé qu’une erreur n’a de valeur que si elle nous aide à faire mieux la fois suivante.

En orthopédagogie, on nous répétait qu’avec un enfant qui ne comprend pas un concept, c’est à l’adulte de trouver une autre façon de l’expliquer; parler plus fort n’est pas une autre façon d’enseigner. J’aime d’ailleurs cette citation, souvent attribuée à tort à Einstein : La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent.

Dans un rôle comme le vôtre, on accepte vite qu’on ne peut satisfaire tout le monde…

Oui. J’ai souvent la blague de dire qu’une journée je satisfais 51 % des gens, puis le lendemain 49 %. C’est la réalité d’un poste comme celui-là. Même lorsqu’il s’agit de fermer — ou non — les écoles en raison des intempéries, je sais qu’une partie des parents sera mécontente.

Avec le temps, on apprend qu’il est impossible de plaire à tout le monde et qu’il faut plutôt s’assurer de prendre les bonnes décisions pour les bonnes raisons.

Comment réussit-on à rester humain quand on devient, malgré soi, une figure publique ou symbolique dans une communauté?

J’ai été élevé dans une famille monoparentale très pauvre. Ma mère, pour nourrir ses 4 garçons, avait deux emplois dont l’un était de faire des ménages dans des maisons…plus spécifiquement des maisons des enseignants de l’école que je fréquentais.

Donc on repassera pour l’orgueil. Mon travail a fait de moi une figure publique, et j’en suis fier car mon travail est de représenter la DSFM, mais les vrais artisans de la réussite des élèves, c’est notre personnel. Ceux et celles du bureau divisionnaire, ceux et celles qui travaillent auprès de nos élèves.

Qu’est-ce que vous pensez des jeunes et de l’avenir de la francophonie manitobaine?

Je vois une jeunesse qui cherche son identité, ce qui est tout à fait normal. Les jeunes veulent sortir du cocon familial pour développer leur propre personnalité.

Cependant, le monde qui les entoure change à une vitesse fulgurante. Ils doivent composer avec l’intelligence artificielle, les médias sociaux et les enjeux de justice sociale. Les réalités familiales évoluent aussi : un enfant est au soccer, l’autre au piano, et le temps en famille devient parfois plus difficile à préserver.

Comme les familles, l’école tente de suivre ce rythme effréné, ce qui peut parfois créer un certain chaos. Cela dit, nos jeunes sont résilients, et c’est sur eux que nous devons nous appuyer pour bâtir l’avenir.

Est-ce qu’il y a une valeur que vous avez toujours tenté de transmettre à vos équipes?

Oui, être humain dans nos relations. Une division scolaire a besoin d’une certaine hiérarchie, mais cela ne doit jamais nous empêcher de travailler de façon horizontale, dans le respect des contributions de chacun.

Notre priorité, ce sont les enfants, mais aussi notre personnel. Être rigoureux ne veut pas dire être rigide; il faut faire preuve de jugement et de gros bon sens.

Quand vous regardez le Manitoba aujourd’hui, avez-vous l’impression qu’il est devenu chez vous?

Comme dit le proverbe : « Où se trouve le coeur, là est la maison ».

Votre retraite marque-telle la fin d’un chapitre ou simplement le début d’une nouvelle façon de contribuer à l’éducation?

Par définition, ma retraite de la DSFM marque la fin d’un chapitre, mais le livre n’est pas terminé. L’éducation ne se limite pas aux écoles; elle se vit aussi à la maison, avec les amis, dans nos loisirs et au quotidien. Je serai toujours un éducateur. Je n’exclus donc pas de continuer à contribuer au monde de l’éducation, mais peut-être dans un rôle différent. D’autres chapitres restent à écrire.

À quoi ressemble la vie que vous imaginez après novembre 2026?

Très bonne question. Un rythme de vie plus normal et balancé, relire ma collection de bandes dessinées, passer du temps en famille, continuer mes études dans des univers différents. Peut-être m’orienter vers une autre carrière.

Je ne peux pas et ne veux pas pour le moment me cloitrer dans un possible emploi. J’ai un certain deuil à faire de mon poste qui était très exigeant au niveau temps.

Quand vous pensez à votre départ, ressentez-vous davantage de paix, de fierté, de nostalgie… ou un peu de tout cela à la fois?

Ce sont des sentiments divers : triste de quitter, tout en étant heureux du choix que j’ai fait. Je ne suis pas du genre nostalgique. L’humain, en vieillissant, a tendance à penser « qu’avant c’était mieux. ». Pour ma part, je préfère penser qu’avant s’était différent.

Y a-t-il des rêves ou des projets pour la DSFM que vous espérez voir se poursuivre après votre départ?

Je ne parlerai pas de rêves car rêver, ce n’est pas « faire ». Il faut continuer à travailler avec le gouvernement, et parfois les pousser afin que nous obtenions plus d’écoles, plus de financement.

(1) Pages 11 et 12.