En cette Journée nationale des peuples autochtones, La Liberté fait un retour sur les progrès réalisés depuis la publication du rapport final de l’Enquête avec Karine Duhamel, ancienne directrice de la recherche de l’Enquête.
Le 3 juin marquait le 7e anniversaire de la publication du rapport final de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA).
Lancée officiellement le 1er septembre 2016, l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées avait pour mandat d’évaluer les causes systémiques de la violence à l’égard des femmes et des filles autochtones, et de proposer des moyens permettant aux institutions canadiennes de s’y attaquer.
Au total, 2 380 personnes ont participé à l’Enquête, dont 468 survivantes de violences. Le rapport final énumère 231 appels à l’action ciblant les violations systémiques des droits humains des peuples autochtones qui ont permis la persistance de la violence à l’égard des femmes et des filles autochtones.
Au cours des sept dernières années, bien qu’elle ait constaté certains progrès dans certains domaines, Karine Duhamel, ancienne directrice de la recherche de l’Enquête, estime que ceux-ci « demeurent assez fragiles ».
« Depuis la publication du rapport final, on reconnaît davantage que la violence faite aux femmes et aux filles autochtones, et aux personnes de diverses identités de genre, n’est pas inévitable, dit-elle. Elle découle des systèmes, des lois, des politiques et des décisions de financement qui sont marquées par le colonialisme, le racisme et la discrimination. »
Elle ajoute que des investissements fédéraux ont été réalisés en lien avec ces appels à l’action : selon le rapport Fragile Progress, un total de 146,3 milliards $ de fonds fédéraux a été alloué pour la période allant de 2019 à 2031, et 24,7 milliards $ supplémentaires devraient provenir de nouveaux programmes.
Cela dit, « près de la moitié de tous les programmes fédéraux liés à ces appels à l’action ont pris fin ou risquent d’être supprimés dans les années à venir », indique le rapport, qui souligne également que le financement des nouveaux programmes devrait être réduit de moitié d’ici le dixième anniversaire du rapport final de l’Enquête.
« Il y a eu du mouvement, précise Karine Duhamel, mais nous n’avons pas encore vu la mise en œuvre soutenue, coordonnée et responsable, que les familles et que les survivantes réclamaient dans le contexte de l’Enquête nationale. »
Selon elle, trop d’actions du gouvernement reposent sur des programmes à court terme, des financements temporaires et un suivi inégal, ce qui les rend vulnérables aux changements d’administration et aux périodes d’incertitude.
Cela dit, en ce qui concerne le gouvernement, Karine Duhamel se réjouit de voir que des subventions ont été accordées à de nouveaux programmes de guérison et de soutien destinés aux familles de proches disparus ou assassinés.
Elle salue également les progrès réalisés par plusieurs gouvernements provinciaux en matière de soins de santé destinés aux populations autochtones.
De nouveaux défis
Les sept dernières années ont aussi fait émerger de nouveaux défis, en plus de ceux mis en évidence dans le rapport final. L’un d’entre eux est la crise du coût de la vie et la situation économique difficile dans laquelle se trouvent plusieurs personnes, facteurs qui compliquent davantage la communication sur le besoin déjà criant d’investissements dans des initiatives et des ressources.
« L’autre chose, c’est qu’on a vu dans les dernières années une résurgence de discrimination, ajoute-t-elle.
Dans un climat social plus divisé et polarisé, elle explique que la haine et le racisme à l’égard des individus autochtones se sont intensifiés, ce qui rend d’autant plus difficile la revendication d’une action continue.
C’est pourquoi Karine Duhamel exhorte les gouvernements à considérer ces 231 appels à l’action comme une série de changements à apporter aux infrastructures essentielles et de responsabilités durables, plutôt que comme une simple liste de tâches pouvant être traitées par des projets à court terme.
« Ce sont des appels à l’action compliqués qui ont été rédigés comme des impératifs juridiques et moraux qui sont enracinés dans les vérités des familles et des survivantes. Ce qu’il faut maintenant, ce sont des ressources de l’autorité, de la transparence et une responsabilité soutenue. »
Des raisons d’espérer
Karine Duhamel affirme trouver des raisons de rester optimiste dans le succès rencontré par certaines initiatives. Notamment, le leadership des familles des survivantes a permis de mener des fouilles au dépotoir de Prairie Green pour retrouver les corps de Morgan Harris et de Marcedes Myran, ainsi que de poursuivre les recherches à la décharge de Brady Road.
Par ailleurs, le projet pilote de l’Alerte à la robe rouge est en cours. Il propose la mise en place d’un centre d’appel disponible 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 qui mobiliserait rapidement les autorités, les communautés et les organisations locales pour qu’elles prennent des mesures d’urgence lorsqu’une disparition est signalée. Le rapport final de ce projet a été publié en novembre 2025, mais sa mise en œuvre est toujours en attente.
« Mon espoir est vraiment dans l’amour que j’ai pour les familles, mais aussi le fait qu’elles refusent d’être découragées, qu’elles refusent d’arrêter le travail. »
Elle met particulièrement de l’avant trois projets concrets qu’elle souhaiterait voir mis en œuvre au cours des trois prochaines années, en vue du dixième anniversaire du rapport final.
Il s’agit de l’implémentation de l’appel à l’action 1.7, qui demande la création d’un ombudsman national des droits des Autochtones et des droits de la personne ainsi que d’un tribunal national des droits des Autochtones et des droits de la personne ; de la mise en place d’un revenu de base universel afin de limiter l’aggravation de la discrimination et de la violence systémiques liées à la précarité économique ; et de la poursuite du dialogue et des débats nationaux sur les droits des personnes autochtones dans le domaine de l’éducation.
C’est pourquoi elle espère que les gens continueront à s’informer et à prêter une oreille attentive au quotidien. Afin de reconnaître et de respecter le travail difficile accompli par les survivantes qui ont raconté leur histoire et fait part de leur point de vue, elle espère voir plus de personnes faire du bénévolat, des dons et offrir leur appui aux organisations qui viennent en aide aux familles et aux survivants.
Elle souhaite aussi voir davantage de soutien envers les entreprises et les artistes autochtones et de participation aux évènements et activités organisés par des organisations autochtones.
« La responsabilité maintenant revient au gouvernement, oui, aux institutions, oui, mais aussi à la population canadienne d’agir à partir de cette vérité d’une manière soutenue et responsable. »
Initiative de journalisme local


