Alors que Mi-figue, mi-raisin célèbre l’amitié et la création collaborative, Psychopompe propose une réflexion intime sur le deuil, la maladie et la mortalité.
Qu’il s’agisse d’art expérimental ou d’œuvres empreintes d’une intense expression personnelle, on trouve toujours de quoi s’émerveiller à La Maison des artistes visuels francophones.
Au cours des prochaines semaines, les œuvres de trois artistes québécoises seront exposées à la galerie, explorant à la fois l’introspection personnelle et la richesse de la collaboration artistique.
Mi-figue, mi-raisin : une amitié haute en couleur devenue réalité
Joannie Boulais et Steffie Bélanger sont deux artistes de Montréal aux techniques bien différentes, et qui, pour la première fois de leurs carrières, s’associent pour présenter leur première exposition commune.
Elles se retrouvent pour la première fois à la Maison des artistes visuels francophones pour présenter Mi-figue, mi-raisin, une collection de treize statues façonnées par les deux femmes.
Mais ce ne sont pas n’importe quelles statues. Les deux artistes ont commencé avec six statues de base chacune, réalisées à partir de divers matériaux qui leur sont familiers : du bois et de l’acier pour Steffie Bélanger, et divers objets de collection pour Joannie Boulais.
Ensuite, elles ont échangé leurs œuvres afin que chacune puisse s’en inspirer et y apporter sa touche personnelle, pour ainsi achever le travail.
« Parce que je travaillais avec Steffie, j’ai particulièrement ouvert l’œil aux objets faits en bois », raconte Joannie Boulais à propos de l’esprit de collaboration au sein du projet.
Les deux artistes ont créé une treizième sculpture ensemble sur scène avant le vernissage. À cette occasion, elles ont également profité de ce temps passé ensemble pour créer des socles pour toutes leurs sculptures et pour planifier l’agencement de l’exposition.
Celles-ci ont pris plusieurs formes : un socle bleu tourbillonnant pour une salade psychédélique, un support tie-dye pour un immense tapis tie-dye et même des étagères murales pour une collection de lampes et de bâtons.
Exploration et collaboration
Joannie Boulais souligne que les socles font tout autant partie des œuvres exposées que les sculptures elles-mêmes, expliquant que « on parle du système de présentation, d’un ajout pour mettre la sculpture en valeur. Les socles eux-mêmes sont très sculpturaux! »
À ceux qui cherchent un sens à ces œuvres presque absurdes, elle assure qu’il s’agit avant tout d’une expression artistique ludique et d’une exploration des styles de chacune.
« Pour moi, il n’y a pas de lecture directive à apprécier. Il y a vraiment un côté loufoque et joyeux dans l’exposition, bien sûr. Et il y a énormément de couleurs et de matières. J’espère que les gens vont s’amuser avec cela, tout simplement. »
Les deux artistes ont abordé ce projet avec un esprit ouvert et le souci de s’adapter au style de l’autre. Pour elles, il s’agissait autant d’un exercice de confiance que d’une expérience artistique.
Steffie Bélanger explique qu’il est assez rare que des artistes collaborent de cette manière, et c’est en partie ce qui a rendu cette exposition si agréable pour elle.
« C’est difficile pour un artiste de laisser aller son œuvre avant qu’elle soit achevée. Même pour nous, ça a été difficile, parce qu’on a l’habitude de conclure, puis après de montrer. »
Cette décision a été prise en raison du thème de l’appel à candidatures lancé par la galerie, à savoir « l’amitié ».
Ayant complété leur maîtrise ensemble à l’Université du Québec à Montréal, elles voulaient travailler ensemble. Ce n’est qu’à la suite de l’appel de dossiers de la Maison des artistes visuels francophones qu’elles ont eu l’occasion de réaliser ce rêve.
Joannie Boulais s’était déjà rendue à Winnipeg en 2013 pour une courte résidence avec la galerie, tandis que c’était une première pour son amie. Toutes deux ont toutefois sauté sur l’occasion de sortir de leurs milieux artistiques habituels et de puiser leur inspiration dans une ville qu’elles connaissaient peu.
« Tout cela donnait donc une impression de nouveauté. C’était vraiment un projet extraordinaire, en fait », exclame Joannie Boulais.
Mi-figue, mi-raisin est en exposition jusqu’au 1er août.
Psychopompe : quand le deuil prend corps
De l’autre côté, l’exposition présentée actuellement dans Le Studio présente un regard sur le deuil et la mortalité sous l’angle de la vulnérabilité.
Psychopompe, par Camille Ratté, est une installation vidéo performative projetée sur trois écrans : sur l’un, on voit l’artiste nettoyer avec application l’intérieur d’un congélateur ; sur un autre, deux vidéos se superposent, l’une la montrant en train de manger du pain et l’autre en train de nettoyer un jouet en silicone pour bébé.
Sur le plus grand écran, l’artiste découpe méticuleusement une miche de pain, un processus qui rappelle une biopsie.
« À travers cela, j’essaie de mélanger les gestes du rituel domestique et des gestes du rituel mortuaire. En fait, je veux reproduire au mieux de mes capacités des rites mortuaires dans mon espace », explique-t-elle.
Même si cela peut paraître macabre pour certains, elle explique que l’élaboration de cette exposition a été pour elle une expérience très cathartique.
Ce projet a été conçu pour refléter son propre sentiment de deuil après la perte d’un proche. Il a été étoffé après qu’on lui a diagnostiqué une mutation du gène BRCA1, une prédisposition génétique qui augmente les risques de développer notamment un cancer du sein, de l’ovaire ou de la peau.
Elle a subi des interventions chirurgicales préventives, qui ont considérablement réduit ces risques, mais qui l’ont également amenée à accepter une nouvelle réalité.
Expérience cathartique
« C’était comme si je faisais le deuil de mon corps d’avant, de ma vie d’avant. »
Ainsi, chacune de ses performances représentait des activités quotidiennes qu’elle accomplissait chez elle pendant sa convalescence, tout en établissant des liens avec la notion de mortalité.
Pour elle, l’idée centrale était la suivante : si un corps peut devenir un objet, alors un objet peut devenir un corps.
Dans l’ensemble de son œuvre, le pain que l’on déchire subit le même traitement qu’un corps lors d’une autopsie. Non seulement le pain est superposé à la vidéo du bébé en silicone, mais cela établit également un parallèle évident avec l’Eucharistie.
Et un congélateur n’est pas simplement un congélateur, mais la boîte dans laquelle un cadavre peut être conservé pendant de longues périodes sans se décomposer, permettant ainsi au corps qui s’y trouve de se familiariser intimement avec son nouvel environnement.
La mythologie et la littérature occupent une place tout aussi importante dans l’exposition, notamment en ce qui concerne son titre.
Dans la mythologie grecque, les psychopompes étaient des êtres spectraux qui guidaient les héros défunts à travers le fleuve Styx.
Toujours fascinée par les liens entre la mythologie et la vie réelle, Camille Ratté s’est reconnue dans l’idée que l’art guide ses réflexions sur la vie et la mort.
« C’est comme si je faisais mon propre cheminement vers toutes ces questions-là qui m’habitaient. C’est vraiment une référence à mon développement personnel, puis à ce cheminement dans l’accompagnement des familles dans le deuil. »
Psychopompe est en cours à la Maison des artistes visuels francophones jusqu’au 27 juin.


