Ses critiques dénoncent un récit palestinien détaché de son contexte historique, tandis que le Musée défend la rigueur de son processus curatorial.

En donnant la parole à plusieurs intervenants, La Liberté a voulu poser une question plus large : Comment un musée national peut-il traiter une mémoire historique contestée dans un contexte géopolitique tendu?

Avant son ouverture, une épée de Damoclès juridique pèse toujours sur l’exposition Palestine déracinée : La Nakba au passé et au présent.

Dans une mise en demeure datée du 14 mai, Nitsana Darshan-Leitner, fondatrice et directrice de Shurat HaDin – Israel Law Center, demande au Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP) de suspendre l’exposition dans sa forme actuelle.

L’organisation, active depuis 2003 et décrite par sa fondatrice comme « le bras juridique du peuple juif et de l’État d’Israël pour lutter contre ses ennemis », allègue plusieurs manquements.

Elle estime que le Musée pourrait dépasser son mandat fédéral, contrevenir à ses obligations en matière de droits de la personne, contribuer à une possible diffamation de groupe et manquer à ses devoirs de transparence, d’impartialité et de consultation.

Une accusation reste centrale : celle de présenter la Nakba à travers un récit palestinien jugé incomplet.

Shurat HaDin reproche au Musée de ne pas accorder assez de place au contexte de 1948, notamment au rejet du plan de partage de l’ONU par les dirigeants arabes, à la guerre menée contre Israël par les pays arabes voisins, à la présence historique juive dans la région et à l’exode des Juifs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

En entrevue avec La Liberté, Nitsana Darshan-Leitner résume sa demande : retirer l’exposition ou la reporter pour présenter en parallèle le récit juif et israélien.

Après plusieurs échanges entre Shurat HaDin et le MCDP, le Musée indique à La Liberté avoir envoyé un suivi le 8 juin, sans autre interaction depuis.

Le MCDP, qui confirme l’ouverture de l’exposition le 27 juin, n’a pas souhaité accorder d’entrevue.

Il affirme que l’exposition, développée par ses équipes depuis quatre ans, a été soumise à la « même rigueur académique et curatoriale » que ses autres projets, avec des revues savantes internes et externes supplémentaires.

Les biographies des personnes impliquées seront publiées à l’ouverture. Le Canadian Jewish News a identifié deux spécialistes consultées : Mira Sucharov (Université Carleton) et Jennifer Dueck (Université du Manitoba).

Des préoccupations locales

Ces inquiétudes trouvent aussi un écho local.

Belle Jarniewski, directrice du Jewish Heritage Centre of Western Canada et membre de la délégation canadienne à l’International Holocaust Remembrance Alliance, était présente à l’annonce de l’exposition en novembre.

« J’étais vraiment surprise par cela. Nous avons eu des collaborations depuis très longtemps avec le Musée. Mais malheureusement, après cette annonce, je ne pouvais pas continuer avec eux. »

À Winnipeg, le malaise est aussi lié à l’histoire même du MCDP, né de la vision du philanthrope juif Israel Asper.

Selon Belle Jarniewski, la communauté juive n’a pas été consultée en amont de manière significative.

Elle dit toutefois avoir participé, après l’annonce, à une ren- contre avec la direction du Musée, notamment Isha Khan, ainsi qu’avec Gustavo Zentner, vice-président pour le Manitoba et la Saskatchewan du Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA).

Le MCDP affirme pour sa part être en relation avec des organisations juives au Canada, et avoir tenté de clarifier certaines incompréhensions sur l’objectif de l’exposition.

Dans un contexte de hausse de l’antisémitisme, elle craint qu’une exposition qu’elle juge partiale, et faisant abstraction du contexte historique, mette davantage en danger la communauté juive.

« Un Juif canadien a [aujourd’hui] 25 fois plus de chances de subir un crime haineux qu’un autre Canadien. »

Belle Jarniewski constate aujourd’hui une rupture du dialogue avec le Musée.

Elle attribue en partie ce changement à l’évolution de la direction et du personnel ces dernières années.

Après qu’Isha Khan lui a évoqué une exposition future sur l’exode des Juifs, elle dit avoir demandé de reporter l’exposition sur la Nakba pour que les deux soient présentées en même temps.

« Je n’ai jamais reçu de réponse. »

Une mémoire historique conflictuelle

Pour Frédéric Encel, géopolitologue à Sciences Po Paris et spécialiste du conflit israélo-palestinien, l’exposition privilégie clairement le récit palestinien.

« Je vous dirais qu’elle est extrêmement sévère, elle peut être considérée comme hostile… Hostile à Israël, c’est évident. »

Il ne juge pas pour autant ce récit illégitime en soi, à condition qu’il ne contribue pas à figer davantage les positions.

Géopolitologue français, docteur de l’Université Paris 8 et habilité à diriger des recherches, Frédéric Encel a consacré sa thèse à la géopolitique de Jérusalem. Auteur de 19 ouvrages, dont plusieurs sur le Proche et le Moyen-Orient, il enseigne notamment à Sciences Po Paris depuis 1999.
Géopolitologue français, docteur de l’Université Paris 8 et habilité à diriger des recherches, Frédéric Encel a consacré sa thèse à la géopolitique de Jérusalem. Auteur de 19 ouvrages, dont plusieurs sur le Proche et le Moyen-Orient, il enseigne notamment à Sciences Po Paris depuis 1999. (photo : gracieuseté)

Moment fondateur du récit national palestinien, la Nakba est généralement associée, selon lui, à l’exode d’environ 700 000 Arabes de Palestine en 1948. À ses yeux, le récit d’une expulsion totalement planifiée et systématique reste cependant trop réducteur.

S’appuyant sur les travaux des nouveaux historiens israéliens, qu’il juge « pas soupçonnables d’être favorables au Likoud », Frédéric Encel cite notamment Benny Morris.

« Entre 10 et 15 % des villages palestiniens […] avaient été littéralement chassés par les forces sionistes israéliennes ».

Pour le reste, ajoute-t-il, « dès lors que les élites palestiniennes fuyaient elles-mêmes », comme « l’imam » ou « la famille nobiliaire», les autres habitants « ont tendance effectivement à partir, pensant sans doute de bonne foi pouvoir revenir chez eux ».

Le géopolitologue rappelle toutefois que ces départs ont ensuite été rendus durables par les lois israéliennes sur les absents, qui ont largement empêché le retour des réfugiés.

Mais « l’ancien récit israélien », selon lequel les Palestiniens seraient surtout partis à l’appel des États arabes, ne tient pas davantage, estime-t-il.

Frédéric Encel souligne que cette complexité rend illusoire l’idée qu’un musée puisse présenter une vérité définitive sur un tel conflit.

« Ce musée a-t-il vocation à présenter la vérité absolue? Ça existe, ça? En géopolitique, j’ai rarement rencontré cela. »

Assumer une perspective

L’historienne canadienne Margaret MacMillan, professeure émérite à Oxford et à Toronto, rejoint cette idée.

Elle rappelle que « la chronologie est importante », mais souvent disputée. Pour elle, il serait donc très difficile d’avoir une exposition qui « couvre tout ».

« L’important, pour le musée, est de dire clairement qu’il présente une perspective particulière, et de préciser qu’il s’agit d’une perspective parmi d’autres. »

Historienne canadienne, professeure émérite à l’Université de Toronto et à l’Université d’Oxford, Margaret MacMillan a dirigé Trinity College à Toronto puis St Antony’s College à Oxford. Administratrice de l’Imperial War Museum, elle travaille notamment sur l’histoire impériale britannique et l’histoire internationale des XIXe et XXe siècles.
Historienne canadienne, professeure émérite à l’Université de Toronto et à l’Université d’Oxford, Margaret MacMillan a dirigé Trinity College à Toronto puis St Antony’s College à Oxford. Administratrice de l’Imperial War Museum, elle travaille notamment sur l’histoire impériale britannique et l’histoire internationale des XIXe et XXe siècles. (photo : Ander McIntyre)

Une proposition également formulée par Frédéric Encel.

Pour lui, plutôt que de tenter un entre-deux qui risquerait de produire une exposition « bancale », le Musée devrait clairement assumer le biais de cette exposition. Il va même plus loin.

Selon lui, le MCDP devrait, dans des conditions logistiques et d’accès strictement identiques, « à la loyale », proposer par la suite une exposition contraire.

« J’inscrirais explicitement : voilà le point de vue palestinien majoritaire ou principal.

Au-dessus de l’autre : voilà le point de vue majoritaire ou principal israélien. »

Si le Musée s’est déjà engagé à présenter, à l’avenir, « des récits sur le déplacement des Juifs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord », cette solution demeure insuffisante pour Nitsana Darshan-Leitner comme pour Belle Jarniewski.

Leur crainte est qu’une première exposition vue seule, notamment par de jeunes visiteurs, fixe déjà un récit sans accès immédiat à l’autre versant de l’histoire.

C’est pourquoi elles réclament une présentation simultanée.

Dans une réponse écrite à La Liberté, le Musée reconnaît que l’exposition porte sur les « expériences en matière de droits de la personne de Canadiens palestiniens », mais ne la présente pas explicitement, dans les informations publiques disponibles à l’heure d’écrire ces lignes, comme un point de vue palestinien parmi d’autres.

C’est précisément cette clarification que jugent nécessaire Frédéric Encel et Margaret MacMillan.

La professeure émérite d’Oxford comprend cependant les préoccupations liées au risque d’antisémitisme que pourrait poser une exposition sur la Nakba sans contrepoids immédiat.

Mais elle s’interroge aussi sur la faisabilité pratique d’une telle demande au MCDP : « Y a-t-il l’espace nécessaire pour présenter deux points de vue différents sur une histoire très compliquée? »

Également administratrice de l’Imperial War Museum de Londres, Margaret MacMillan rappelle qu’un musée ne doit pas dire quoi penser, mais fournir assez de contexte pour permettre aux visiteurs de se faire leur propre opinion.

Or, en l’état, elle doute que cette exposition y parvienne.

« Il faudrait que j’en voie beaucoup plus. Notamment sur ce qui est dit de la création de l’État d’Israël. »

Frédéric Encel, lui, nuance le risque d’antisémitisme.

« C’est une question presque philosophique. Parce que celle ou celui qui est déjà antisémite, ou qui est en passe de le devenir, il n’a pas besoin de cette exposition. […] Il n’a même pas besoin d’Israël. Il n’a pas besoin de Netanyahou, ni de Gaza. [Pendant] 2 000 ans d’antisémitisme en Occident, Israël n’existait pas. Il n’y avait pas la Nakba. »

Le défi muséal

Même s’il maintient l’ouverture de l’exposition, le MCDP ne balaie pas pour autant l’inquiétude liée à l’antisémitisme.

Dans un courriel adressé à La Liberté en date du 17 juin, Amanda Gaudes, spécialiste des relations médias du Musée, rappelle que son mandat comprend aussi la lutte contre l’antisémitisme, dans un contexte de croissance jugée alarmante.

Elle souligne que le MCDP a élargi sa programmation sur l’Holocauste et l’antisémitisme.

Ce mandat consiste aussi à favoriser « une réflexion et un dialogue réfléchis » sur les droits de la personne et à promouvoir « le respect et la dignité de tous ».

Selon le Musée, l’exposition sur la Nakba relève donc pleinement de son champ de compétences.

Une lecture que partage la muséologue Shelley Butler, co-chercheuse du projet international Thinking through the Museum.

Amanda Gaudes explique que l’exposition part d’un constat fait par le Musée il y a plusieurs années : les voix palestiniennes étaient sous-représentées dans ses galeries.

Cette affirmation trouve un écho chez Shelley Butler : « Les efforts du MCDP dans ce dossier pourraient susciter davantage d’empathie, de curiosité et de pré- occupation chez un large éventail de visiteurs à l’égard de ce conflit et de ses conséquences durables. »

L’enjeu est alors celui du processus.

Pour la muséologue, un musée gagne à faire preuve de transparence, notamment en expliquant clairement « comment une exposition a été élaborée, et avec qui ».

Margaret MacMillan va dans le même sens et rappelle qu’on attend aujourd’hui « davantage des musées. »

Selon elle, les musées doivent consulter et écouter les communautés concernées, dans une certaine limite.

« Les musées doivent-ils accepter la pression de groupes extérieurs? Ont-ils un veto sur ce qu’ils peuvent montrer? »

Shelley Butler juge « assez remarquable » que le MCDP, d’abord imaginé comme un musée de l’Holocauste avant de devenir une institution nationale consacrée aux droits de la personne, s’empare d’un sujet que la plupart des musées ont évité « en raison de l’aversion au risque, de la politique et des rapports de pouvoir ».

Selon elle, le MCDP peut être vu ici non comme un arbitre chargé de trancher, mais comme une institution « engagée, et non neutre », qui tente de traiter des traumatismes qui se chevauchent, au-delà de la polarisation

Margaret MacMillan estime que le Musée a raison d’essayer de traiter ce sujet difficile.

« Qu’il le fasse de la bonne manière est une autre question », nuance-t-elle.

« J’espère que cela pourra mener à une meilleure compréhension, et non à davantage d’amertume. »