La Liberté l’a visitée pour comprendre ce qu’elle présente concrètement.

Après des semaines de débat sur ce qu’elle risquait de montrer ou de taire, l’exposition Palestine déracinée : La Nakba au passé et au présent est désormais visible au MCDP.

Située au niveau 5 du Musée, dans la galerie Les droits aujourd’hui, consacrée aux enjeux internationaux contemporains, elle n’occupe qu’une partie de l’espace. Elle sera présentée jusqu’au 30 novembre 2028, soit pendant près de deux ans et demi.

Selon Isabelle Masson, commissaire d’exposition responsable de cette galerie, elle permet aux visiteurs de découvrir « une histoire, un traumatisme intergénérationnel, qui est celui du déplacement forcé et de la dépossession des Palestiniens en 1948 ».

Une expérience qu’elle présente comme continue sur cinq générations : « Ce n’est pas un chapitre clos de l’histoire. » C’est pourquoi l’exposition, à travers ses contenus, cherche à créer « une conversation constante entre le passé et le présent ».

La commissaire explique que le projet part aussi du constat que l’islamophobie et le racisme antipalestinien influencent la place accordée à certaines voix et souffrances.

« Il était donc très intentionnel de créer une exposition qui centrait les voix des Palestiniens eux-mêmes. »

L’exposition Palestine déracinée : La Nakba au passé et au présent est présentée au niveau 5 du Musée canadien pour les droits de la personne, dans la galerie Les droits aujourd’hui.
L’exposition Palestine déracinée : La Nakba au passé et au présent est présentée au niveau 5 du Musée canadien pour les droits de la personne, dans la galerie Les droits aujourd’hui. (photo : Marta Guerrero)

L’exposition, concrètement

« C’est une exposition qui met en avant les voix des Palestiniens et des Palestiniennes », résume la commissaire d’exposition.

Lorsque l’on entre dans la galerie Les droits aujourd’hui, l’exposition s’ouvre sur une projection vidéo grand format, diffusée sur trois panneaux suspendus. Des vers du poète palestinien Mahmoud Darwich y sont entrecoupés d’images de la Nakba et, surtout, d’images contemporaines : manifestations pro-palestiniennes, ruines et camps de réfugiés, ou encore mur de séparation entre Israël et les territoires palestiniens. Un présentoir propose aussi des feuillets du poème en français et en anglais, avec la version arabe au verso.

À droite de cette projection, un large pan de mur présente le contexte de l’exposition. Une grande photographie y montre des familles palestiniennes fuyant Khan Younès, à Gaza, en 2024. À gauche de celle-ci, le texte d’introduction de Palestine déracinée : La Nakba au passé et au présent établit notamment un lien entre la Nakba et la situation actuelle à Gaza.

Le panneau indique qu’en 1948, « des milices, puis les forces israéliennes », ont détruit ou vidé des centaines de villages, « dans un contexte de guerre régionale et d’instabilité persistante ». Ce contexte n’y est toutefois pas davantage détaillé. Il est ensuite précisé qu’« environ 750 000 personnes palestiniennes [ont ainsi été] déplacées de force lors de la création de l’État d’Israël ».

La page web de l’exposition apporte pourtant une nuance plus développée, absente de la galerie.

« Certaines personnes ont été expulsées par des groupes armés, puis, après la déclaration d’indépendance d’Israël en mai 1948, par les forces armées israéliennes. D’autres ont fui par crainte de violences ou sont parties après avoir reçu des avertissements ou des directives, notamment de la part de leaders arabes de Palestine qui ont exhorté les femmes, les enfants et les personnes âgées à quitter certaines zones de combat jusqu’à ce que la situation devienne plus sûre. Les personnes sont parties en espérant pouvoir bientôt rentrer chez elles. »

Le panneau d’introduction de l’exposition relie la Nakba de 1948 à la situation actuelle à Gaza, sans développer pleinement le contexte historique ni les nuances du sujet.
Le panneau d’introduction de l’exposition relie la Nakba de 1948 à la situation actuelle à Gaza, sans développer pleinement le contexte historique ni les nuances du sujet. (photo : Marta Guerrero)

Sur la partie droite de la murale, un second panneau, intitulé Sous occupation, approfondit le lien entre ce récit et les réalités contemporaines vécues par les Palestiniens, notamment en Cisjordanie, à Jérusalem-Est et à Gaza. Il y est fait mention des attaques du 7 octobre 2023 perpétrées par le Hamas contre Israël, puis du nombre de personnes déplacées, tuées ou blessées dans la campagne militaire israélienne présentée comme lancée en réponse depuis à Gaza.

Plusieurs nuances manquent cependant pour permettre aux profanes de saisir le contexte. Le panneau fait abstraction des quelque 251 otages enlevés ce jour-là, ainsi que du statut du Hamas, inscrit depuis novembre 2002 sur la liste des entités terroristes au Canada au titre du Code criminel.

Par ailleurs, le bilan des morts et blessés à Gaza ne distingue pas civils et combattants, et le texte cite comme source le ministère de la Santé de Gaza, pourtant placé sous l’autorité du gouvernement de facto du Hamas.

Le panneau Sous occupation aborde la situation à Gaza, mais laisse hors champ plusieurs repères essentiels à la compréhension du sujet.
Le panneau Sous occupation aborde la situation à Gaza, mais laisse hors champ plusieurs repères essentiels à la compréhension du sujet. (photo : Marta Guerrero)

Enfin, si le panneau évoque des allégations de génocide et de crimes contre l’humanité à Gaza, il oublie de rappeler que des allégations de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre ont aussi été formulées par le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) contre des dirigeants du Hamas pour les attaques du 7 octobre.

En continuant, à l’angle de cette murale, se trouve l’espace consacré aux témoignages personnels, au cœur de l’exposition. Rassemblées autour de l’écran, qui diffuse en continu des récits de Canadiens d’origine palestinienne racontant leur histoire de déplacement, plusieurs personnes écoutent attentivement, en silence.

Les voix palestiniennes au centre du récit 

Les visiteurs peuvent y découvrir les témoignages face caméra de Rana Abdulla, Mazen El-Khairy, Haala Sahyoun, Najat El-Taji El-Khairy, Nawal Halawa ou encore Fouad Sahyoun.

Ces histoires sont associées à des objets, présentés autour, dont 115 titres de propriété représentant « 1 245 000 mètres carrés de propriétés saisies et jamais compensées », en dépit, selon la vidéo, de la résolution 194 de l’ONU, qui prévoyait le retour ou la compensation des réfugiés palestiniens. S’y ajoutent des clés de maison, qui renforcent l’image de la perte de propriété, des broderies traditionnelles palestiniennes et une œuvre d’art liée au keffieh.

Fouad Sahyoun, francophone, nous a narré son histoire. Né à Haïfa, dans la Palestine sous mandat britannique, en 1944, lui et sa famille ont pris refuge en Égypte en 1948, alors qu’il n’avait que quatre ans, et n’ont jamais pu revenir.

« On a perdu nos propriétés, on a perdu nos comptes de banque, on a perdu nos voitures, nos meubles. »

Fouad Sahyoun fait partie des Canado-Palestiniens dont le témoignage vidéo est diffusé dans l'exposition.
Fouad Sahyoun fait partie des Canado-Palestiniens dont le témoignage vidéo est diffusé dans l’exposition. (photo : Marta Guerrero)

Après des études d’ingénieur en Égypte et ne trouvant pas d’emploi, il part étudier aux États-Unis, où il deviendra informaticien pour les Nations Unies, à New York, puis à Genève. Il passera ensuite 11 ans au Koweït, puis 6 ans au Liban pour « retourner dans le monde arabe », avant de finalement s’installer à Montréal en 1990, où il vit désormais avec sa famille.

« Ça nous a pris 78 ans pour pouvoir raconter notre histoire avant qu’on disparaisse de ce monde », confie-t-il. Il se dit « très reconnaissant » envers le MCDP, qui a selon lui eu « le courage de raconter une histoire que les gens essaient de supprimer ». Il établit aussi un parallèle avec la situation actuelle à Gaza, où il estime que l’accès restreint de la presse étrangère rend d’autant plus nécessaire la parole des Palestiniens.

Interrogé sur les critiques qui reprochent à l’exposition un manque de contexte historique, il répond : « Je suis là pour raconter mon histoire. On ne peut pas nous faire taire. »

Un processus remis en question

L’exposition a par ailleurs poussé Mark Berlin, seul membre juif du conseil d’administration du MCDP sur 11, à la démission. Isha Khan, directrice générale du MCDP, déplore la situation, mais maintient la position du Musée.

Isha Khan, directrice générale du Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP).
Isha Khan, directrice générale du Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP).

« Il est regrettable que M. Berlin ait choisi de démissionner de son poste, de rendre publiques ses opinions et qu’il se soit senti ainsi. »

Elle ajoute que de nombreuses informations inexactes ont circulé quant au processus décisionnel du conseil pour cette exposition, et sur la manière dont celle-ci s’inscrit dans le mandat du Musée. « En définitive, le conseil d’administration soutient l’exposition. »

La directrice du MCDP affirme aussi qu’une grande partie des critiques entendues au sein de la communauté juive proviennent de personnes qui n’ont pas visité le Musée, ou du moins pas vu l’exposition. Un paradoxe demeure : dans une entrevue à La Presse canadienne, Mark Berlin a soutenu ne pas avoir pu voir l’exposition avant son ouverture au public. Rorie McLeod, directeur des affaires publiques du MCDP, répond dans un courriel à La Liberté : « Le Conseil d’administration agit à titre d’organe de gouvernance et est régulièrement informé des projets d’exposition du Musée. Pour cette exposition, le Conseil a reçu des présentations sur le plan d’interprétation, la conception préliminaire et des rapports détaillés sur les risques associés à l’exposition. »

Au nom du Musée, il explique que le rôle des membres du Conseil est défini par la Loi sur les musées et s’appuie sur les lignes directrices du Conseil du Trésor applicables aux sociétés d’État : orientation stratégique, protection des ressources, contrôle des résultats et reddition de comptes à l’État.

Si ces règles situent le rôle du Conseil au niveau de la gouvernance, et non « normalement » de la gestion quotidienne, elles ne semblent toutefois pas exclure qu’un administrateur puisse prendre connaissance du contenu en développement. La Loi sur les musées précise d’ailleurs qu’« il incombe au conseil de veiller à l’exécution de la mission du musée ainsi qu’à la gestion de son activité ».

Selon nos informations, les communautés juives locales n’ont, elles non plus, pas eu accès au contenu de l’exposition jusqu’à son inauguration. Si le Musée affirmait, dans un article précédent, avoir été en relation avec plusieurs organisations juives au Canada, Rorie McLeod nous en a depuis transmis le détail : « Nous avons rencontré, dans certains cas à plusieurs reprises, Gail Asper et la Fondation Asper, le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA), le B’nai Brith et le Jewish Heritage Centre of Western Canada, ainsi qu’une douzaine d’autres fédérations et fondations juives du Canada. En plus de ces rencontres, nous avons échangé avec l’organisation Shurat HaDin, qui défend les intérêts d’Israël, afin de clarifier l’orientation de l’exposition et notre mandat. »

Plusieurs des organisations citées ne semblent pourtant pas partager cette lecture. Inquiète, Belle Jarniewski, directrice du Jewish Heritage Centre of Western Canada, raconte avoir interpellé Isha Khan le matin de l’annonce de l’exposition, en novembre dernier.

« Je lui ai dit : Est-ce que vous comprenez que ce titre suggère que l’existence même de l’État d’Israël est une catastrophe? Elle m’a répondu qu’elle n’avait pas le temps d’en discuter. J’ai demandé : Alors, quand auriez-vous le temps d’en discuter? Elle n’a pas répondu. »

Belle Jarniewski, directrice générale du Jewish Heritage Centre of Western Canada.
Belle Jarniewski, directrice générale du Jewish Heritage Centre of Western Canada. (photo : Marta Guerrero)

Si une rencontre entre le Jewish Heritage Centre of Western Canada, le CIJA et la direction du Musée a bien eu lieu par la suite, Belle Jarniewski précise que l’initiative venait d’elle-même et de Gustavo Zentner (CIJA). Selon elle, cette réunion avec Isha Khan et Riva Harrison, vice-présidente à l’Éducation et aux affaires publiques du MCDP, facilitée par Gustavo Zentner, s’était soldée par une rupture du dialogue avec le Musée.

B’nai Brith Canada, qui se définit comme « plus ancienne organisation de défense des droits de la personne au pays », réfute toute consultation réelle. Selon Richard Robertson, directeur de la recherche et des affaires publiques de B’nai Brith Canada, l’affirmation du Musée est « de mauvaise foi ». Il affirme que les échanges avec le MCDP, lorsqu’ils ont eu lieu, l’ont été grâce aux démarches de B’nai Brith Canada, et que le Musée a fermé la porte à toute tentative de dialogue véritable avec eux en donnant « de fausses assurances ». Richard Robertson ajoute que les propositions de l’organisme pour aider le Musée à assurer une présentation plus équilibrée des faits historiques liés à la guerre israélo-arabe de 1948 « ont été ignorées ».

« Malgré plusieurs demandes, B’nai Brith Canada n’a obtenu aucun accès à l’exposition, ni aucune information sur son contenu », précise-t-il.

Le directeur des affaires publiques du MCDP affirme, lui, que le musée a reçu des « milliers de courriels » en faveur de l’exposition, « y compris de la part de personnes juives canadiennes dans l’ensemble du pays ». Sans prétendre représenter l’ensemble des Canadiens juifs, B’nai Brith Canada nuance cette affirmation. Selon Richard Robertson, ces appuis n’effacent pas les préoccupations de l’organisme sur le contenu de l’exposition, ni l’absence de consultation de plusieurs acteurs de la communauté juive.

« Il semble que le Musée ait dialogué avec une minorité antisioniste marginale, très bruyante et virulente au sein de la communauté. Ses opinions ne sont pas représentatives de la majorité de la communauté juive canadienne », estime-t-il.

B’nai Brith Canada demande la fermeture « immédiate » de l’exposition afin de mener une réévaluation indépendante du processus curatorial et du contenu, jusqu’à ce que le Musée soit en mesure de présenter une version « précise et équilibrée » des faits historiques. L’organisme demande une intervention fédérale du ministre Marc Miller, dont relève le MCDP, et déplore l’ouverture de l’exposition alors que le ministre aurait « reconnu que la situation est problématique et qu’elle doit être corrigée ».

Un récit assumé malgré les critiques

Isha Khan tient à rappeler que cette exposition est loin d’être la seule au MCDP à traiter du déplacement forcé de peuples. Celle-ci rejoint d’autres contenus consacrés notamment aux peuples autochtones, aux Igbo, aux Rwandais et aux Ukrainiens.

« Les récits des Canadiens d’origine palestinienne ont bel et bien leur place au Musée », soutient-elle.

Questionnée sur le choix de ne pas présenter deux expositions simultanément, afin de donner davantage de contexte historique et d’aborder l’exode des quelque 850 000 juifs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient à la même période, elle répond que « la façon dont le MCDP est conçu, c’est que chaque histoire est appelée à se relier à une autre ».

Isha Khan insiste sur le fait que le Musée a « essayé d’être très clair » : l’exposition ne prétend pas raconter toute l’histoire de la Nakba, mais plutôt présenter un récit centré sur les Canado-Palestiniens, qui « ne minimise pas [pour autant] l’histoire d’un autre groupe ». Selon elle, la « lecture binaire d’un côté contre l’autre » ne fait qu’alimenter la haine et la division.

Interrogée avant l’ouverture de l’exposition, l’historienne Margaret MacMillan rappelait toutefois qu’un musée ne doit pas « dire aux gens quoi penser », mais donner au public assez de matière pour se faire sa propre opinion. Une exigence qui pose, en creux, la question inverse : un récit assumé comme partiel peut-il vraiment dépasser la polarisation, ou risque-t-il au contraire de la nourrir?

Isabelle Masson replace, elle, ce choix dans le mandat de la galerie Les droits aujourd’hui : « La Palestine est une question de droits de la personne contemporaine très importante. » D’autant qu’elle a été, selon elle, présente « sur nos médias, nos cellulaires, dans les dernières années, comme jamais auparavant ». Le Musée veut ainsi offrir un espace où le dialogue, la prise de conscience et la réflexion peuvent émerger.

Afin d’offrir des pistes d’approfondissement, le site web du MCDP propose un guide de ressources sur la Nakba. Les références listées restent toutefois très majoritairement centrées sur l’expérience palestinienne de la Nakba, ce qui limite la portée d’une éventuelle réflexion plus large sur le sujet.

Une affaire à suivre

Si Isha Khan confirme qu’un futur contenu sur le déplacement des Juifs d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient est en préparation, elle n’est pas en mesure de préciser, à ce jour, quand il sera présenté au public, sous quelle forme, ni quelles personnes seront consultées. « Le projet en est encore à ses débuts. »

La directrice générale du MCDP précise cependant que ce nouveau projet « s’appuie sur du contenu déjà présent au Musée ». Elle fait référence à la galerie d’introduction, située au deuxième étage, soit trois étages plus bas. Une présentation multimédia y évoque brièvement la guerre israélo-arabe de 1948-1949, en rappelant que celle-ci a produit des réfugiés parmi les Arabes palestiniens comme parmi les Juifs issus des pays arabes voisins, sans développer davantage.

La polémique, propulsée sur la scène internationale par les menaces juridiques de l’organisme israélien Shurat HaDin – Israel Law Center, semble pour l’instant retombée. « Nous avons reçus quelques lettres et nous avons été réactifs. Il n’y a aucune réclamation ni poursuite [judiciaire] enregistrée contre nous à ma connaissance. » Contacté, Shurat HaDin a répondu que l’organisme n’est pas satisfait de la réponse du Musée et envisage maintenant d’intenter une action en justice.

À ceux qui critiquent l’exposition, Isabelle Masson comme Isha Khan opposent finalement la même réponse : venir la voir avant de la juger.