Le lac des Prairies est désormais sous haute surveillance. À cheval sur la frontière entre le Manitoba et la Saskatchewan, ce plan d’eau fait l’objet d’une intervention coordonnée des deux gouvernements, avec l’appui de Pêches et Océans Canada.
Le 3 juillet dernier, le gouvernement du Manitoba y a confirmé la présence de plusieurs larves véligères de moules zébrées, le stade larvaire microscopique de l’espèce. « Compte tenu des larves détectées, nous ne serions pas surpris de trouver éventuellement des adultes », précise le docteur Jeff Long, directeur des écosystèmes aquatiques et des espèces aquatiques envahissantes (EAE) au gouvernement du Manitoba.
Une nouvelle détection
Cette découverte, effectuée dans le cadre du programme de surveillance habituel du Manitoba, a déclenché le plan de détection précoce et d’intervention rapide contre les espèces aquatiques envahissantes. Des prélèvements supplémentaires ont ensuite confirmé la présence des larves, écartant l’hypothèse d’un faux positif.
Au lac des Prairies, le gouvernement du Manitoba a annoncé une zone de confinement imposant la décontamination des embarcations et équipements nautiques ayant été en contact avec le plan d’eau, en plus des obligations légales de « laver, vider et sécher ».
Pour Jeff Long, ce premier niveau repose sur les usagers : « Certains peuvent décider de ne pas s’y rendre. D’autres iront, mais sauront qu’ils doivent faire décontaminer leur équipement avant de gagner un autre plan d’eau. Cela leur permet de faire des choix éclairés, car nous ne pouvons pas barrer toutes les routes. »
Enfin, une évaluation technique détaillée permettra de déterminer si une intervention plus poussée reste possible.
Pour le docteur Caleb Hasler, professeur titulaire au département de biologie à l’Université de Winnipeg, l’importance de cette détection tient au fait qu’elle concerne un grand lac jusque-là épargné. « Même si l’on ne trouve que peu de larves ou de moules adultes, il faudra gérer la situation : en quelques années seulement, elle deviendra incontrôlable. » Un scénario devenu familier dans la province depuis l’apparition de l’espèce.
Aux racines du problème
L’histoire des moules zébrées peut être retracée jusqu’au continent européen. Originaires de la mer Caspienne, en Europe de l’Est, elles ont d’abord gagné l’Europe de l’Ouest avec le développement du transport maritime, explique Caleb Hasler.
De la même manière, elles ont ensuite traversé l’Atlantique, mêlées aux eaux de ballast des navires en provenance d’Europe. « Les navires utilisent l’eau de ballast pour contrôler leur flottabilité selon leur chargement. Ils la prélèvent dans un port, la transportent avec eux, puis la rejettent dans leur port d’arrivée », précise le professeur.
Cela leur a permis d’atteindre le bassin des Grands Lacs vers les années 90, par la voie maritime du Saint-Laurent, corridor stratégique reliant l’Atlantique au cœur du continent. Détectées pour la première fois en Ontario dans le lac Sainte-Claire, qui relie les lacs Huron et Érié, les moules zébrées se sont ensuite rapidement propagées dans tout ce réseau interconnecté.
Leur propagation sur le reste du continent repose alors sur deux principaux vecteurs documentés, générant un réseau toujours plus vaste de lacs envahis : les connexions directes entre les étendues d’eau, permettant aux larves de dériver avec les courants, et les activités humaines. « Les embarcations et équipements des pêcheurs et autres plaisanciers circulent d’un plan d’eau à l’autre et, s’ils ne sont pas bien nettoyés, ils peuvent y introduire des larves véligères, voire des adultes. »
Pour s’établir, les moules zébrées ont notamment besoin d’une concentration suffisante de calcium, condition que la plupart des lacs manitobains semblent remplir, estime Caleb Hasler. « Elles pourraient se propager dans toute la province. Il n’y a pas vraiment de limite. »
Il décrit ainsi une progression continue vers l’ouest. Depuis leur première détection au lac Winnipeg en 2013, le Manitoba demeure la province la plus à l’ouest du pays où les moules zébrées se sont établies. La récente détection au lac des Prairies étend désormais la menace à la Saskatchewan.
Un impact coûteux
Une fois les moules zébrées établies, leur éradication devient très difficile. « Je ne dirais pas que c’est impossible, mais les chances d’y parvenir sont très faibles », souligne Caleb Hasler. Un constat d’autant plus préoccupant que leurs répercussions sont nombreuses.
Elles déséquilibrent tout d’abord la chaîne alimentaire, explique le professeur. « Pour se nourrir, les moules zébrées filtrent l’eau et consomment le phytoplancton et les microorganismes. Elles réduisent ainsi la nourriture disponible pour le zooplancton et les jeunes poissons, ce qui se répercute sur toute la chaîne alimentaire jusqu’aux poissons plus gros. »
Elles menacent également la survie des moules indigènes. Les moules d’eau douce, leurs concurrentes directes, constituent d’ailleurs le groupe taxonomique le plus menacé d’Amérique du Nord, rappelle-t-il. « Les moules zébrées sont simplement plus efficaces : elles consomment davantage et privent ainsi les moules indigènes de nourriture. »
Si la transparence accrue de l’eau, résultat de leur biofiltration, peut sembler positive au premier abord, elle modifie aussi l’écosystème. Davantage de lumière atteint alors le fond des lacs, permettant aux macrophytes (végétaux aquatiques visibles à l’œil nu) de pousser à de plus grandes profondeurs. « Chaque automne, la décomposition de ces végétaux consomme de l’oxygène, augmentant la probabilité de mortalité hivernale des poissons (winterkill). »
Cette masse végétale peut également gêner les activités nautiques, par exemple en se prenant dans les moteurs des embarcations.
Les moules zébrées produisent ainsi des effets très concrets sur la collectivité. « Profiter de la plage ou du lac devient plus difficile : leurs coquilles peuvent couper les pieds. Au printemps, les moules échouées sur les rives dégagent une très mauvaise odeur. » Elles peuvent également obstruer les pompes et conduites d’eau ainsi que les turbines hydroélectriques, entraînant des nettoyages sous-marins réguliers et coûteux.
Une riposte renforcée
Jeff Long explique qu’avant la découverte des moules zébrées dans la province en octobre 2013, les inspections provinciales étaient entièrement volontaires. « Je crois que nous avions deux étudiants embauchés pour l’été. Le programme était très restreint et sans budget fixe, dépendant d’une modeste subvention. »
Le seul encadrement juridique était alors une interdiction peu connue de posséder des moules zébrées, prévue par le Règlement de pêche du Manitoba de 1987.
« Après cette détection, le gouvernement a décidé d’augmenter considérablement le budget. » D’autres hausses ont suivi au fil des années afin d’accroître les effectifs et les moyens matériels, ainsi que d’améliorer la formation et la qualité des inspections.
Ce renforcement s’appuie aussi sur un réseau de partenaires. « Nous les aidons désormais à faire de la prévention en leur offrant du financement, de l’équipement et de la formation », indique Jeff Long. Au Manitoba, le gouvernement provincial collabore avec les concernés, entre autres Premières Nations, MMF ou associations de riverains, pour mieux évaluer les risques posés par les espèces envahissantes.
En parallèle, il travaille avec Pêches et Océans Canada à l’amélioration des méthodes scientifiques et des protocoles d’échantillonnage. Le directeur cite notamment l’ADN environnemental (ADNe), qui permet de repérer les traces d’une espèce dans l’eau.
La coordination dépasse également les frontières provinciales. « Nous avons un accord avec tout l’Ouest canadien et le Yukon pour assurer une défense coordonnée contre les espèces envahissantes. » Jeff Long ajoute que le Manitoba collabore avec les services frontaliers et plusieurs partenaires américains, notamment dans le nord-ouest des États-Unis, eux aussi confrontés aux moules zébrées.
« Le programme a beaucoup progressé et continue de s’améliorer », résume Jeff Long.
Deux stratégies complémentaires sont à l’œuvre : « La prévention vise à protéger les plans d’eau encore épargnés; le confinement, à empêcher les usagers de propager l’espèce depuis un lieu déjà touché. »
Si des méthodes d’éradication existent au Canada, comme le traitement à la potasse, leur faisabilité dépend du plan d’eau. « Au lac Winnipeg, ça n’aurait aucun sens : de nouvelles moules zébrées arriveraient aussitôt par la rivière Rouge. En revanche, il est possible de traiter un petit plan d’eau isolé. »
À l’échelle de l’Ouest canadien et du nord-ouest des États-Unis, les inspections d’embarcations se comptent par centaines de milliers. « Si vous nous comparez à un gardien de but, certains tirs passent, mais, à mes yeux, nous en arrêtons beaucoup », illustre le directeur.
Jeff Long se veut toutefois rassurant : la grande majorité des écosystèmes aquatiques du Manitoba demeure épargnée, et sept ans ont séparé les détections aux lacs Winnipeg et Manitoba, pourtant voisins.
« Nous testons plus de 120 plans d’eau chaque année et, dans l’ensemble, les résultats restent négatifs. Ça montre bien que nos efforts de prévention et de sensibilisation fonctionnent. Mais pour que ça continue, il faut que toujours plus de gens jouent le jeu. »
Jeff Long constate d’ailleurs un recul de la défiance des débuts. « Certains tentaient de contourner les postes d’inspection. Aujourd’hui, nous voyons des gens effectuer volontairement un détour pour faire inspecter leur embarcation, parce qu’ils tiennent à ces plans d’eau et veulent les protéger. »
À ses yeux, l’enjeu n’est donc plus seulement de sensibiliser le public, mais de mieux lui faire comprendre l’utilité des mesures. « La propagation des moules zébrées coûte très cher à tout le monde. Si vous voulez éviter d’alourdir encore la facture, ne les propagez pas. »

