Au lendemain d’un nouvel orage violent qui a laissé des milliers de Winnipégois sans électricité, la vulnérabilité du réseau électrique face aux intempéries revient brutalement dans l’actualité.

Après un été marqué par des pannes à répétition, La Liberté a voulu comprendre pourquoi certaines coupures durent si longtemps et comment Manitoba Hydro se prépare à des phénomènes météorologiques qui pourraient gagner en intensité.

Le scénario s’est répété dimanche soir. De violents vents et de fortes pluies ont frappé Winnipeg, faisant tomber des arbres, des poteaux et des lignes électriques, particulièrement dans les quartiers de River Heights et de Westwood. Lundi, environ 4 000 clients étaient toujours privés d’électricité et Manitoba Hydro prévenait que, dans les secteurs les plus durement touchés, certaines pannes pourraient se prolonger jusqu’à mardi.

Ce nouvel épisode s’ajoute à une série de tempêtes qui ont mis le réseau électrique manitobain à rude épreuve cet été.

Le 29 juillet notamment, des dizaines de milliers de clients avaient été privés de courant après une violente tempête. Pourquoi le réseau est-il aussi vulnérable et pourquoi faut-il parfois autant de temps pour rétablir l’électricité?

Lors de la tempête du 29 juillet dernier, les vents violents, les fortes pluies et la foudre, ont causé d’importants dégâts aux infrastructures électriques, indique Manitoba Hydro dans une réponse écrite à La Liberté. Poteaux et lignes électriques se sont ainsi retrouvés au sol, provoquant de nombreuses pannes.

Une situation aggravée par les chutes d’arbres, dont le contact avec les lignes électriques représente la deuxième cause la plus fréquente de pannes tout au long de l’année, un risque d’autant plus élevé en cas de tempête.

« Dans de nombreux cas, la combinaison du vent et de la pluie a fait tomber des branches d’arbres, voire parfois des arbres entiers, sur les lignes électriques », explique la société d’État.

Une intervention prudente

L’ampleur de ces dommages explique donc les délais d’intervention des équipes de Manitoba Hydro, notamment lors de la tempête de juillet, qui a causé plusieurs centaines de pannes réparties sur une vaste zone.

La sécurité reste la priorité absolue de la société : « Lors d’une tempête estivale, nous devons souvent attendre que les intempéries se dissipent avant de pouvoir intervenir. En cas d’activité orageuse, par exemple, nous ne pouvons pas effectuer les réparations de façon sécuritaire sur les équipements endommagés. »

Le dégagement des arbres, qui nécessite parfois l’intervention d’équipes spécialisées, mais aussi le remplacement des poteaux brisés et leur branchement contribuent à allonger encore le délai de rétablissement du courant. La société d’État indique d’ailleurs que les tempêtes du 9 juin et du 29 juillet ont été marquées par des dommages dans des zones difficiles d’accès.

Chaque panne nécessite ainsi une évaluation et une sécurisation préalables du site avant toute intervention. Cela permet ensuite à Manitoba Hydro de déterminer l’ordre idéal des réparations afin de rétablir le courant au plus grand nombre de clients à la fois.

« Lors d’une panne de grande ampleur comme celle qui a suivi la tempête du 29 juillet, après avoir rétabli l’électricité dans les zones les plus touchées, nous avons pu donner la priorité aux clients privés d’électricité depuis le plus longtemps », précise la société.

Un réseau largement aérien

Au-delà des difficultés d’intervention, la configuration même du réseau, majoritairement aérien, explique sa vulnérabilité face aux intempéries. « Le Manitoba compte environ 76 000 kilomètres de lignes électriques aériennes de distribution, soutenues par environ 1,1 million de poteaux en bois », indique Manitoba Hydro dans un courriel à La Liberté.

À titre de comparaison, la province ne compte qu’environ 10 000 kilomètres de câbles de distribution souterrains.

Si l’enfouissement d’une plus grande partie du réseau peut, de prime abord, apparaître comme une solution pour le protéger des tempêtes, Manitoba Hydro rappelle que les lignes aériennes et souterraines présentent chacune des avantages et des inconvénients.

« [Elles] sont toutes deux essentielles au réseau électrique […]. Les lignes souterraines sont peut-être moins sujettes aux pannes causées par les conditions météorologiques ou par les arbres. Cependant, les bris de conduites souterraines sont également à l’origine de pannes », nuance la société.

Un bris souterrain prend toutefois beaucoup plus de temps à détecter et à réparer qu’un bris aérien. « Il faut du temps pour localiser la défaillance, déterrer la conduite, la réparer, puis la remblayer. »

À l’inverse, les dommages aux lignes aériennes peuvent être repérés et réparés beaucoup plus rapidement, puisqu’ils sont visibles.

Les ingrédients de la tempête 

« Cet été pourrait bien établir un nouveau record de signalements de phénomènes météorologiques violents dans les Prairies, » remarque John Hanesiak, professeur de sciences de l’atmosphère à l’Université du Manitoba.

John Hanesiak est professeur de sciences de l’atmosphère à l’Université du Manitoba.
John Hanesiak est professeur de sciences de l’atmosphère à l’Université du Manitoba. (photo : Marta Guerrero)

Pour comprendre la violence des orages de cet été, il faut remonter aux conditions de leur formation, dont l’humidité constitue l’un des principaux ingrédients.

« Pour être tout à fait honnête, je ne me souviens pas d’un été où nous ayons connu des taux d’humidité aussi élevés sur une aussi longue période. Les journées humides ne sont pas rares dans le sud du Manitoba, mais leur fréquence cette année est assez inhabituelle. »

Un phénomène qu’il explique en partie par le passage, en juin, de deux vastes systèmes dépressionnaires se déplaçant lentement. Ceux-ci ont apporté d’importantes précipitations au Manitoba et dans le sud des Prairies. Une partie de l’eau tombée a ensuite pu s’évaporer dans l’atmosphère, prolongeant ces conditions humides. À cette humidité locale s’est ajoutée celle en provenance des États-Unis, que le déplacement de ces systèmes a fait remonter vers le sud du Canada.

L’humidité n’est toutefois que le premier des quatre ingrédients nécessaires à la formation d’un orage violent.

À celle-ci s’ajoute d’abord l’instabilité de l’atmosphère : « L’instabilité concerne principalement la quantité d’énergie disponible pour l’orage. Plus l’atmosphère est instable, plus l’orage dispose d’énergie pour produire de puissants courants ascendants. Ceux-ci sont nécessaires à la formation de gros grêlons et de tornades plus intenses. »

Vient ensuite le cisaillement du vent : « Il correspond aux changements de vitesse et de direction du vent avec l’altitude. De fortes variations de vitesse entre les basses et les moyennes couches de l’atmosphère peuvent favoriser des orages plus violents. »

Reste enfin l’élément déclencheur : « C’est lui qui provoque la formation de l’orage. Il peut s’agir, par exemple, d’un front froid ou chaud, ou de tout autre phénomène qui soulève l’air présent dans les basses couches. »

C’est lorsque les quatre ingrédients se trouvent réunis au même endroit et au même moment que les conditions deviennent particulièrement propices à la formation d’orages violents, résume le scientifique.

Dans le cas du 29 juillet, John Hanesiak attribue les importants dégâts observés à Winnipeg à de puissants courants descendants ayant frappé le sol.

« En atteignant le sol, ils se propagent horizontalement sous la forme de vents en ligne droite, capables d’endommager les arbres et les lignes électriques. Les tornades peuvent provoquer le même type de dégâts. Il n’y en a toutefois pas eu ce jour-là, mais Winnipeg en avait connu une en juin », détaille le professeur.

Mieux se préparer

Si la question de savoir si le Manitoba connaîtra davantage d’orages à l’avenir fait encore débat, le scientifique se montre en revanche catégorique sur un point : « À mesure que le climat se réchauffe, nous devrions connaître des taux d’humidité plus élevés. Puisque l’humidité constitue l’un des ingrédients des orages, nous savons que ceux qui se formeront auront tendance à être plus intenses et plus violents. »

Pour mieux se préparer à de tels événements, Manitoba Hydro affirme tirer les leçons de chaque intervention afin d’apporter les changements nécessaires.

La prévention passe tout d’abord par l’élagage des arbres. En 2024, le nombre de pannes causées par des arbres a atteint son plus haut niveau en 15 ans, selon la société, qui dit continuer d’en observer un nombre élevé : « [Nous procédons] à d’importants travaux d’élagage des arbres à proximité des lignes électriques dans toute la province, et nous avons plus que doublé notre budget consacré à la gestion de la végétation près des lignes électriques afin de poursuivre ces travaux. »

La société rappelle également à ses clients qu’il leur incombe de veiller à ce que les arbres et la végétation situés sur leur propriété demeurent à une distance sécuritaire des lignes électriques afin de réduire le risque de panne.

Outre les chutes d’arbres, le contact répété avec les branches peut accélérer l’usure des équipements et les rendre plus vulnérables aux pannes en cas de conditions météorologiques extrêmes.

Le vieillissement des infrastructures représente un autre défi pour le réseau. Plusieurs lignes et poteaux remontent aux années 1950, voire plus tôt encore, tandis que certains postes électriques de Winnipeg datant des années 1960 sont encore en service. Pour faire face à cette situation, Manitoba Hydro mène un processus de modernisation qui doit s’étendre sur plusieurs années : « Nous travaillons à la modernisation des équipements vieillissants et, dans certains cas, même au remplacement de lignes électriques et de postes entiers. »

Ces améliorations ne rendront pas pour autant le réseau invulnérable aux catastrophes naturelles, souligne Manitoba Hydro : « La plupart des équipements, aussi modernes soient-ils, ont peu de chances d’échapper à des dommages s’ils sont heurtés par un arbre de 60 pieds de hauteur ou si la foudre y met le feu. »

Pour John Hanesiak, cette nécessité d’adaptation dépasse toutefois le seul réseau électrique :

« Nous devons mieux protéger nos infrastructures, notamment en améliorant les systèmes de drainage et en construisant des bâtiments plus résistants au vent et à la grêle. Cela pourrait coûter un peu plus cher, mais il faudra, je pense, s’adapter davantage. »

Initiative de journalisme local