Les chiffres, publiés le 8 juin dernier par le Bureau des statistiques du Manitoba en s’appuyant sur les données du Bureau du surintendant des faillites du Canada, font état d’une hausse de 13,1 % du nombre de procédures d’insolvabilité déposées depuis le début de l’année par rapport à l’année dernière. Ayant déjà atteint un niveau record, le total pour 2025 s’élevait à 3 949 procédures d’insolvabilité au Manitoba. Une tendance inquiétante qui a débuté en 2023, année qui a connu une hausse de 30 % des cas d’insolvabilité par rapport à 2022.

« Il y a cinq ans, et pendant la pandémie, les taux d’intérêt étaient très bas, et beaucoup de gens ont pu acheter des logements qui dépassaient peut-être leurs moyens, explique Myles Davis, avocat et chargé de cours à l’Université du Manitoba.

« Aujourd’hui, au moment du refinancement, cela a mis beaucoup de gens dans une situation difficile, car nous sommes confrontés à des taux d’intérêt de 5 % ou plus, non seulement sur les prêts immobiliers, mais aussi sur tous les autres types de crédits. »

Il explique que l’inflation aussi a fait grimper le coût de la vie en flèche, mettant plusieurs personnes sous des pressions de toutes parts et poussant davantage de personnes à accumuler des dettes sans garantie, par exemple via des cartes de crédit ou des petits prêts, pour subvenir à leurs besoins quotidiens.

L’insolvabilité et la faillite sont plus souvent liées à des dettes non garanties qu’à des dettes garanties, comme un prêt immobilier ou un crédit automobile, car ces dernières prévoient une caution en cas de défaut de paiement.

Insolvabilité et faillite

Au Canada, l’insolvabilité et la faillite sont régies par la Loi sur la faillite et l’insolvabilité. Celle-ci stipule qu’une personne est en situation d’insolvabilité lorsque la valeur totale de ses dettes est supérieure à celle de ses actifs. Dans ce cas, la première étape consiste à consulter un syndic d’insolvabilité, un professionnel de la gestion de la dette réglementé au niveau fédéral qui peut aider à trouver des solutions pour faire face à la dette existante.

La première solution proposée par le syndic d’insolvabilité consiste à élaborer une proposition de consommateur. « Le syndic agit en tant que médiateur entre le débiteur et ses créanciers afin de tenter de négocier, par exemple, un taux d’intérêt réduit ou des mensualités moins élevées, explique Myles Davis.

Cette solution est généralement la plus avantageuse pour toutes les parties : la personne insolvable n’a pas à se déclarer en faillite, et les créanciers récupèrent l’intégralité de leur argent, ce qui ne serait pas nécessairement le cas en cas de faillite.

Mais si une proposition de consommateur n’est pas possible, le syndic peut recommander à la personne de déclarer faillite. Dans ce cas, le syndic prend le contrôle des biens du débiteur afin de les vendre et de redistribuer l’argent à chaque créancier en fonction de la part de la dette qui lui revient.

La Loi sur l’exécution des jugements du Manitoba définit ce que la personne en faillite est autorisée à conserver : des meubles et appareils ménagers d’une valeur combinée de moins de 4 500 $, des vêtements, un véhicule d’une valeur de moins de 3 000 $, par exemple.

Mais l’avantage pour la personne en faillite est que dès la déclaration faite, elle n’est plus responsable de sa dette et peut prendre un nouveau départ.

Myles Davis recommande aux personnes dans des situations financières difficiles de rencontrer un syndic de faillite le plus tôt possible. « S’ils en sont arrivés là, je suppose qu’ils gèrent déjà leur budget du mieux qu’ils peuvent. »

Il explique que le système de l’insolvabilité et de la faillite a été conçu pour aider les personnes en situation difficile : la procédure d’insolvabilité peut soulager la pression qui pèse sur les individus en rendant leurs remboursements plus gérables.

« Le plus important, c’est que la consultation d’un syndic de faillite est gratuite, souligne-t-il. Lorsque vous faites faillite, l’une des premières personnes à être rémunérée est le syndic de faillite. Le système est conçu pour vous aider, et non pour vous dissuader de le consulter. »

L’endettement, ça touche qui?

Mike Goldberg, directeur général de Community Financial. (Photo: Marta Guerrero)
Mike Goldberg, directeur général de Community Financial. (Photo: Marta Guerrero)

Community Financial fait partie des organismes qui viennent en aide aux personnes faisant face à des difficultés financières.

« Nous voyons beaucoup de gens qui travaillent encore mais qui semblent ne plus arriver à joindre les deux bouts, explique Mike Goldberg, directeur général de l’organisation.

Il précise que les gens viennent le plus souvent solliciter leur aide après avoir connu « une sorte de bouleversement » : perte d’emploi, maladie grave, séparation, décès dans la famille, augmentation soudaine des responsabilités liées à la prise en charge d’un proche. Ces événements peuvent entraîner une réduction du temps de travail ou une augmentation soudaine des dépenses, transformant rapidement une dette gérable en une dette insurmontable.

Mais si Community Financial accueille des personnes de tous les groupes démographiques, Mike Goldberg souligne que « les personnes âgées ne sont pas épargnées ». Plusieurs personnes âgées vivant sur un revenu fixe, doivent se tourner vers le crédit pour faire face à la hausse du coût de la vie.

« Tout augmente ces temps-ci : les médicaments, les transports, les dépenses familiales. Et ils n’ont aucun moyen réaliste d’augmenter leurs revenus. »

Certains de ceux qui s’adressent à Community Financial sont dans des situations d’endettement liées au jeu ou à d’autres types de dépendances. « Dans ces cas-là, une orientation vers nos services ou vers un syndic de faillite ne permettra pas de s’attaquer à la vraie cause du problème. » L’organisation les dirige plutôt vers des traitements ou des aides à la réinsertion qui peuvent cibler le problème de manière durable.

En dehors des problèmes socio-économiques ou liés à la santé mentale, plusieurs dossiers traités par Community Financial concernent des personnes qui ne comprennent tout simplement pas les prestations auxquelles elles ont droit.

« L’un de nos programmes consiste à offrir un accompagnement quant aux taxes et aux prestations sociales. Si les gens ne remplissent pas leur déclaration d’impôts, ils passent souvent à côté de milliers de dollars par année qui pourraient vraiment leur être d’une grande aide. »

Le poids psychologique de l’endettement

« L’idée de mal gérer son argent suscite beaucoup de honte », explique Mike Goldberg.

Souvent, les gens éprouvent une grande gêne à l’idée qu’ils n’arrivent pas à maîtriser leurs finances, ce qui les pousse à cacher cette situation à leurs proches. Ils peuvent également se sentir jugés par leur entourage lorsqu’ils abordent le sujet, un cercle vicieux qui entretient ce sentiment de honte.

La complexité du système financier et le stress qu’il engendre constituent un obstacle majeur qui empêche les personnes de demander de l’aide plus tôt. Cela les conduit non seulement à s’enfoncer davantage dans l’endettement, mais les maintient également dans l’ignorance de leurs droits en tant que débiteurs et perpétue un sentiment d’impuissance.

Les services financiers alternatifs

Mike Goldberg dit qu’il reçoit beaucoup de personnes qui ont eu recours à des prêts sur salaire pour « financer leurs achats courants et subvenir à leurs besoins quotidiens ». Ce type de prêts s’inscrit dans une catégorie de produits bancaires qu’on appelle les « services financiers alternatifs ». Il s’agit de produits financiers qui permettent aux utilisateurs d’effectuer des achats à crédit avec une haute majoration du prix. D’autres exemples : les prêts sur gage, les crédits à tempérament et les formules de location-vente.

Malheureusement, ces produits ont beaucoup plus tendance à être utilisés par les consommateurs vulnérables.

« La réalité, c’est qu’il y a certaines personnes qui, d’une manière générale, ont des revenus plus faibles et moins d’actifs, sont plus vulnérables financièrement et ne peuvent pas accéder très facilement au crédit, explique Jerry Buckland, professeur d’économie et d’études sur le développement international à la Canadian Mennonite University.

« Et comme tout le monde dans une économie de marché, il y a des moments où vos revenus sont inférieurs à vos dépenses, et où vous devez joindre les deux bouts d’une manière ou d’une autre. C’est là que tous ces produits s’avèrent utiles, mais ils ont un coût très élevé. »

Certaines données, ajoute-t-il, suggèrent que ces produits ciblent particulièrement ceux qui ne seront pas en mesure de rembourser leur dette. Et bien qu’il existe peu d’études sur le lien entre ces services et l’insolvabilité ou la faillite, une enquête menée en 2018 par un cabinet de syndics de faillite en Ontario a montré que près d’une personne insolvable sur trois avait eu recours à un prêt sur salaire au cours de l’année précédente.

« Ce qui est sans doute le plus néfaste avec les produits de crédit alternatifs, c’est qu’ils peuvent entraîner les gens dans un cercle vicieux de l’endettement. »

La dette marginalise

Ceux qui se tournent vers les services financiers alternatifs sont également ceux qui ont le moins d’autres options à leur disposition. Les prêts sur salaire et les prêts sur gage, par exemple, sont généralement contractés par des personnes qui ont un besoin immédiat d’argent, « comme pour faire réparer sa voiture ou acheter des médicaments », précise Jerry Buckland.

Mais les banques ne proposent pas de prêts pour de très petits montants. Et les personnes ayant une faible cote de crédit, des revenus très variables, des antécédents de paiement instables ou bénéficiant de l’assurance chômage ne peuvent pas facilement ouvrir une ligne de crédit ou obtenir une carte de crédit s’ils se trouvent dans une situation d’urgence.

Certains se détournent aussi du système bancaire après avoir vécu des expériences négatives par le passé : elles peuvent se montrer « très réticentes » à s’engager à nouveau dans des prêts ou des crédits formels, par crainte de se retrouver débordés, de ne pas pouvoir honorer leurs remboursements et de se retrouver dans une situation encore plus difficile.

« Une partie du problème se trouve dans le fait que, bien souvent, lorsque les gens sont pris dans ces cercles vicieux d’endettement et de vulnérabilité financière, cela s’accompagne d’un certain sentiment de marginalisation par rapport à l’économie et à la société en général. Ce sentiment de marginalisation donne l’impression qu’il n’y a vraiment aucune aide à leur disposition. »

Selon Jerry Buckland, il est important de travailler à combler le fossé entre ces personnes marginalisées et les institutions qui pourraient leur venir en aide. Des organisations comme SEED Winnipeg et Community Financial Counseling Services proposent des ressources qui aident les personnes à retrouver confiance en elles et à rétablir leurs relations avec les institutions financières.

« Une bonne ressource est un programme de construction d’actifs dans le cadre duquel les gens travaillent en petits groupes et se fixent un objectif d’épargne. Une fois cet objectif atteint, SEED verse une somme équivalente, souvent dans un rapport de trois à un. »

L’organisation propose des options à petite et à grande échelle dépendamment des objectifs financiers de chacun, que ce soit pour une voiture pour se rendre au travail ou pour épargner pour retourner aux études.

Cela dit, ni l’accès aux ressources ni un renforcement des lois contre les services financiers alternatifs ne permettront de s’attaquer à la vraie cause du problème. « En Europe, la réglementation à l’égard de ce type de prêt est plus stricte. Mais la pauvreté et les inégalités persistent. »

Il souligne donc l’importance de continuer à améliorer les services d’aide à l’emploi et au revenu et d’assurance-chômage et l’accès aux programmes de recyclage et de formation professionnelle pour renforcer le filet de sécurité social qui limiterait les effets de la pauvreté dans la société.

Les services financiers alternatifs s’adaptent

Au Manitoba, certaines règles de protection ont été adoptées concernant les prêts sur salaire : les prêteurs ne peuvent pas facturer plus que 14 $ par tranche de 100 $ empruntés; les emprunteurs ont le droit d’annuler un prêt dans les 48 heures suivant la signature de documents; et tous les frais facturés et le taux annuel doivent être clairement indiqués. Les lois de protection du consommateur définissent aussi un prêt sur salaire comme étant un prêt inférieur à une valeur de 1500 $ et d’une durée maximale de 62 jours.

« Souvent, ils indiquent simplement le montant que vous devrez payer chaque semaine pendant un certain nombre de semaines, explique Myles Davis. Mais ce n’est qu’en calculant le taux d’intérêt annuel que l’on se rend compte à quel point ce pourcentage est en réalité élevé. »

MoneyMart, la plus grande entreprise de prêts sur salaire du Manitoba, donne un exemple de ce phénomène. Pour un prêt de 300 $ sur 12 jours à un taux d’intérêt de 14 %, soit 42 $, le taux annuel effectif global (TAEG) s’élève à 425,83 %.

« Beaucoup de gens se tournent vers ces établissements pour faire face à leurs paiements. Mais cela entraîne un effet boule de neige : ils se retrouvent alors à devoir de plus en plus d’argent. »

Au-delà de la réglementation provinciale, le gouvernement fédéral a aussi fixé un taux d’intérêt maximal de 35 % par an pour les prêts qui ne tombent pas dans la catégorie des prêts sur salaire.

Cependant, depuis la mise en œuvre de ces réglementations, les entreprises comme MoneyMart ont adapté leur modèle économique pour se concentrer davantage sur les prêts à tempérament, c’est-à-dire des prêts d’un montant plus élevé sur une période plus longue.

« Avec les prêts à tempérament, la durée est plutôt entre un et trois ans. Et les taux d’intérêt ne sont pas aussi élevés que ceux des prêts sur salaire, mais ils restent bien supérieurs à ce qu’une personne à revenu moyen pourrait obtenir pour un prêt pour une voiture, par exemple. »

Les prêteurs sur salaire en ligne se multiplient aussi, ce qui augmente les risques d’arnaque. Ces prêteurs en ligne se trouvent parfois dans une zone grise des réglementations fédérales ou provinciales en ce qui concerne les taux d’intérêt et peuvent demander davantage de renseignements personnels.

Même au Québec, où le prêt sur salaire a été effectivement interdit par une loi interdisant les prêts dont le TAEG dépasse 35 %, certains prêteurs en ligne font leur apparition et diffusent des publicités ciblant les résidents de la province francophone.

« Ce n’est pas légal, explique Jerry Buckland. Cela ne devrait pas se produire, mais le monde en ligne est tellement difficile à réglementer. »

L’éducation financière pour les nouveaux arrivants

Selon Fares Bentouati, agent du projet Ça clique, c’est cool chez Pluri-elles, plusieurs nouveaux arrivants peuvent se retrouver endettés à cause d’une méconnaissance du système financier canadien ou des ressources auxquelles ils ont accès.

« Il y a tout d’abord la facilité d’accès à l’argent, il explique. Dès qu’ils ouvrent une carte de crédit, ils ont accès à 2 000 $ qu’ils peuvent utiliser sans comprendre la dette et les taux d’intérêt composés, les retards de paiement, etc. »

Et ce manque de compréhension peut résulter d’un manque d’informations dû à la barrière de la langue. « Le fait de ne pas parler anglais est une barrière d’accès aux ressources parce que plusieurs pensent que les ressources sont limitées aux anglophones. »

Dans le cadre de son travail, Fares Bentouati offre surtout des services de prévention, ou d’alphabétisation financière. Et l’une des choses qui le frappe le plus dans son travail, c’est le temps qu’il faut aux gens avant de demander de l’aide.

« Déjà, c’est difficile de parler, dit-il. En général, c’est à nous de poser les bonnes questions pour avoir les bonnes réponses. »

« Ensuite, il y a des personnes qui n’acceptent pas le fait qu’ils sont dans une situation dangereuse. Et s’ils ne connaissent pas les ressources, ils ne savent pas par où commencer. »