Par Beaudry LABOSSIÈRE
« Une langue qui danse » : cette parole de l’iconique chanson Jours de plaine de Daniel Lavoie incarne un élément particulier de la langue française au Manitoba, son caractère fluide et changeant. Mais cette parole nous fait aussi réfléchir à qui sont ses partenaires de danse, c’est-à-dire ses locuteurs.
Au Manitoba, le français est parlé par différents groupes, du nouvel arrivant de la Côte d’Ivoire, à l’élève d’immersion, en passant par le Franco-Manitobain dont la famille réside ici depuis des générations. Mais, outre ces groupes, le français a longtemps été un partenaire de danse des Métis. Tout au long de l’histoire du Manitoba, la langue française a été portée par les Métis. Nous pouvons penser à l’Acte du Manitoba de 1870, chapeauté par Louis Riel, ou nous pouvons penser à Roger Goulet ou encore à Alain J. Hogue, qui a représenté George Forest lors de la fameuse « Affaire Forest ».
Mais la danse entre les Métis et le français n’est pas que positive. Avant d’explorer cette réalité, nous devons mettre une chose au clair : les Métis ne sont pas francophones/canadien-français; ils sont plutôt d’expression française, ou crie (Nêhiyaw), etc. Les Métis n’ont jamais été un peuple monolingue; nous sommes plutôt un peuple polyglotte. Preuve à l’appui, Roger Goulet parlait français, anglais, mais il parlait également le cri (Nêhiyaw) et le saulteaux (Nahkawininiwak), et probablement d’autres langues.
Mais la diversité des langues mitchif le démontre également. Il y a le mitchif-français, le mitchif du Sud et le mitchif du Nord. Mais aujourd’hui, en raison des effets de la colonisation, ces langues sont en voie de disparition, et le français a joué un rôle dans cette disparition. Historiquement les institutions canadiennes-françaises ont œuvré à « civiliser » les Métis. La suppression du mitchif-français en est un bon exemple : pendant longtemps, les Métis de Saint-Laurent, de Saint-Ambroise et de maintes autres communautés Métis se sont fait dire qu’ils parlaient un mauvais français et que cela devait être corrigé. Ils se faisaient dire que le français canadien était supérieur. Mais pour les Métis de Saint-Laurent, par exemple, cette langue est leur langue.
Les autres langues parlées par les Métis, le Nahkawininiwak par exemple, ont également été réprimées. Ce racisme et cette discrimination ont forcé les Métis à s’assimiler, à se déraciner et ont créé un environnement de terreur et de profonde honte à l’idée de parler leur langue. Plusieurs Métis ont renoncé à leur langue et se sont alors assimilés à la francophonie canadienne- française, souvent aussi devant ses plus ardents défenseurs. Une première ironie.
Une deuxième ironie est que, durant la même période, les attaques législatives contre le français se multipliaient. Je peux citer l’Official Language Act de 1890 et la Loi Thornton de 1916 à titre d’exemples. Mais malgré cela et le potentiel de réaliser qu’une mentalité colonialiste et raciste finit par tout anéantir, les attaques contre les Métis perduraient.
Aujourd’hui, nous nous retrouvons dans une nouvelle époque et nous avons le potentiel de changer l’avenir. Mais, pour ce faire, nous avons besoin que les institutions coloniales francophones fassent tout leur possible pour contribuer à la revitalisation des langues mitchif.
Je ne crois pas que de tels efforts pour enseigner les langues mitchif nuiraient à la capacité de préserver le français au Manitoba. Je crois plutôt que ces deux efforts peuvent se compléter. Après tout, la diversité fait la force et il est grand temps que les Métis redeviennent polyglottes. Mais c’est seulement ensemble que nous pouvons nous assurer qu’il reste plusieurs « jours de plaine » pour toutes ces langues, Français inclus.
Note : L’adjectif Métis, avec majuscule, est utilisé par préférence de l’auteur.
