Par Beaudry LABOSSIÈRE

Lorsque je me réveille le matin et que je regarde les nouvelles ou quand je regarde par la fenêtre de ma chambre à coucher, j’aperçois, mais surtout je ressens un profond malaise. En fait, c’est la seule chose que je ressens lorsque je regarde par la fenêtre. Pas tous les jours, mais de plus en plus souvent. Je me sens comme si notre Wâhkôhtowin (notre kinship/nos relations) s’affaiblissait. Je sais pourquoi, en fait nous savons pourquoi, c’est en raison du réchauffement climatique et du pillage de notre relation avec Mère Nature. Nous savons que nous devons faire des changements, que nous devons lutter contre le réchauffement climatique et que nous devons drastiquement réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Mais nous faisons l’opposé. Le premier ministre du Canada fait les beaux yeux au pétrole.

Au Canada, c’est l’heure de gloire des « grands projets », mais nous ne parlons pas de projets qui vont réduire notre dépendance à une ressource extrêmement volatile exploitée par une industrie parasitique, mais plutôt de projets qui nous rendent encore plus dépendants du pétrole. Nous savons que l’industrie pétrolière, et notre utilisation du pétrole, constituent un élément clé de notre présente crise climatique. Nous savons aussi que cette crise climatique affecte de façon disproportionnée les communautés les plus vulnérables dans nos sociétés. Au Canada, les impacts de cette crise climatique se manifestent souvent chez les communautés autochtones. En 2025, 33 000 Manitobains ont été évacués en raison des feux, un grand pourcentage d’entre eux étant autochtones. La grande cheffe de l’Assemblée des Premières Nations du Manitoba, Kyra Wilson, a dit : « Au cours de la saison des feux de forêt de 2025, au moins 17 Premières Nations ont été évacuées, ce qui a entraîné le déplacement de plus de 17 000 personnes. » Cette année, comme les feux récents en Ontario l’ont démontré, ne nous promet aucun repos et nous savons que le problème va continuer de s’agrandir d’année en année.

Nous finançons une grande partie de ces projets avec nos taxes. Le projet proposé par Mark Carney et Danielle Smith, « l’Oléoduc pétrolier de la côte ouest », va être détenu à parts égales par la Trans Mountain Corporation (40 %) et l’Alberta Petroleum Marketing Commission (40 %). Dix pour cent vont être détenus par la compagnie d’oléoducs Pembina Pipeline Corporation. Le coût de cet oléoduc est estimé entre 35,2 et 43,7 milliards de dollars, dont la grande majorité va être financée par des fonds publics. Tout cela dans un contexte incertain pour l’avenir du marché du pétrole et du gaz.

Selon le modèle STEPS de l’Agence internationale de l’énergie, la demande de pétrole est censée atteindre un pic autour de 2030, à 102 mb/j, avant de commencer à baisser. Le gaz devrait, quant à lui, atteindre son pic de 4 750 bcm en 2035 avant de se stabiliser. La rentabilité de ce projet à long terme est alors questionnable. Nous n’avons même pas discuté du projet « Bouclier pour le Nord », proposé par l’Ontario et l’Alberta.

Je rejette l’argument que « l’Oléoduc pétrolier de la côte ouest » est nécessaire pour assurer l’unité du pays. Pour les Albertains convaincus du projet de souveraineté ou du fédéralisme, cette nouvelle annonce ne va probablement pas changer la donne et il n’est pas certain qu’elle va même avoir un impact à long terme pour les indécis. Soulignons aussi que ces annonces ont constitué un recul dans le processus de réconciliation, faute de consultation approfondie avant l’annonce même du projet. La consultation et le consentement préalable, libre et éclairé constituent un aspect important et il est impératif que le gouvernement du Canada le respecte. Un rappel que Cindy Woodhouse Nepinak, la grande cheffe de l’Assemblée des Premières Nations (APN), a fait lors de leur récente AGA.

Le pétrole est une ressource extrêmement importante qui a eu plusieurs effets positifs sur le monde et dont nous n’allons jamais vraiment nous débarrasser. Mais nous ne devrions pas dépenser de l’argent public dans des projets qui bénéficient seulement à de grandes compagnies multinationales et qui tuent notre environnement. Nous devrions plutôt investir dans des projets de durabilité environnementale qui bénéficient à l’ensemble de la société.

Le plomb et l’amiante sont des ressources extrêmement utiles qui ont eu plusieurs effets positifs sur le monde. Par contre, une fois que nous avons réalisé l’ampleur des dommages qu’ils causent, nous avons fait le choix difficile, mais crucial, d’arrêter leur utilisation. Aujourd’hui, il serait ridicule d’entendre quelqu’un prôner les atouts du plomb et de l’amiante et demander leur retour. Le pétrole va éventuellement les rejoindre, mais pour combien de temps voulons-nous prolonger sa mort éventuelle? Et à quel point sommes-nous prêts à détruire nos relations pour le faire?