Par Laurent GIMENEZ

La nouvelle édition québécoise du dictionnaire de conjugaison Bescherelle, parue ce printemps, a suscité une petite révolution chez les pédagogues et les linguistes : elle intègre pour la première fois une réforme proposée en 2014, qui vise à simplifier considérablement les règles d’accord du participe passé. Bonne ou mauvaise idée? Les avis sont partagé… euh, partagés.

Petit rappel : le participe passé est la forme que prennent les verbes lorsqu’ils sont conjugués avec les auxiliaires avoir ou être. Exemple : « Les filles ont pris des photos [auxiliaire avoir + part. passé de prendre], puis elles sont parties » [auxiliaire être + part. passé de partir].

Dans plusieurs langues, comme l’anglais, le participe passé de chaque verbe est un mot unique qui ne change pas de forme, peu importe sa position dans la phrase ainsi que le genre (féminin ou masculin) et le nombre (singulier ou pluriel) des mots qu’il accompagne. C’est tout le contraire en français : non seulement les participes passés sont variables, mais leurs règles d’accord sont si complexes qu’elles s’apparentent à un Himalaya grammatical dont les sommets nous semblent inaccessibles.

Le fonctionnement de base est pourtant simple : le participe passé est invariable lorsqu’il est employé avec l’auxiliaire avoir, et il s’accorde avec le sujet lorsqu’il est employé avec l’auxiliaire être. Exemple : « Charlotte et Myriam sont venues [accord] et elles ont écrit [invariable] une lettre ». Malheureusement, au fil du temps, les grammairiens ont ajouté une bonne trentaine de règles complémentaires, sous prétexte de normaliser et de rationaliser l’orthographe. Louis-Nicolas Bescherelle, qui a donné son nom au célèbre dictionnaire, le reconnaissait lui-même : « On a rempli des volumes entiers de règles, d’exceptions, d’exemples et d’applications et, avec tout cet attirail de science, […] on a embrouillé une matière fort simple; on en a fait la torture de l’enfance, l’épouvante des jeunes personnes et le désespoir des étrangers ». (Grammaire nationale, 1834)

Par exemple, l’accord du participe passé avec l’auxiliaire être se transforme en casse-tête lorsque le verbe est « pronominal », c’est-à-dire accompagné d’un pronom personnel (me, te, se, nous, vous) qui représente le sujet. Certes, on écrit « nous nous sommes lavés », conformément à la règle de base énoncée précédemment (accord avec le sujet); mais le participe passé devient invariable lorsqu’un complément direct le suit (« nous nous sommes lavé les cheveux ») ou lorsque le verbe se construit avec à quelqu’un (construction indirecte). Exemple : « Noah et Arthur se sont parlé » (chacun a parlé à l’autre). On aboutit ainsi à des phrases dont l’orthographe est pour le moins déconcertante : « Ils se sont rencontrés, se sont souri [on sourit à quelqu’un], se sont plu [on plaît à quelqu’un] et se sont aimés ».

Dans cet Himalaya grammatical, l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir peut lui aussi donner le vertige. On a vu que la règle de base est l’invariabilité : « Les enfants ont mangé des cerises ». Mais en vertu d’une règle secondaire, le participe passé s’accorde avec le complément direct si celui-ci précède le verbe : « Voici les cerises que les enfants ont mangées ». En pratique, l’application de cette règle est compliquée, car nous avons souvent du mal à repérer dans nos phrases les compléments directs et leur position, en particulier à l’oral.

Doit-on pour autant rendre le participe passé toujours invariable lorsqu’il est conjugué avec l’auxiliaire avoir, comme le propose la réforme de 2014? Certes, la règle actuelle nous complique la vie, mais elle nous rend aussi service, par exemple en faisant voir et parfois entendre le féminin, alors que la langue française a une fâcheuse tendance à l’effacer. Est-on prêt à parler des « forêts qu’Emily Carr a peint » et des « femmes que Gabrielle Roy a décridans son œuvre »? Veut-on renoncer à cette orthographe de haute précision qui indique clairement la différence entre « la clause de l’accord que les deux pays ont approuvé » et « la clause de l’accord que les deux pays ont approuvée »?

Jusqu’à présent, les écrivains et le public francophones ont répondu majoritairement non. On pourrait néanmoins éliminer un certain nombre d’exceptions – et même des exceptions aux exceptions! – qui compliquent inutilement l’accord du participe passé sans enrichir la langue. Les règles visant les verbes pronominaux présentées plus haut en sont un bon exemple. Leur suppression ne nous empêcherait pas de continuer à parler des « forêts qu’Emily Carr a peintes ».