Par Laurent Gimenez.
Dans le petit monde des communications et de la traduction, la question fait l’objet d’un débat récurrent qui oppose deux camps. D’une part, les « légalistes » défendent l’usage exclusif de « The Pas » sous prétexte que c’est le nom officiel de la ville. Ils s’appuient sur une recommandation des Nations Unies de 1967 qui incite les États à désigner chaque entité géographique par un unique nom officiel et à éviter les traductions et les variantes. De leur côté, les « usagistes » défendent le toponyme français « Le Pas », en soulignant qu’il correspond à un usage établi de longue date chez les francophones et qui témoigne des racines françaises de ce lieu.
Avant toute chose, il faut préciser que la recommandation des Nations Unies ne vise que les administrations publiques, c’est-à-dire essentiellement les gouvernements et les conseils municipaux. Son objectif est d’éviter la confusion dans les communications publiques. En revanche, la population et le secteur privé sont libres d’employer toute variante qu’ils jugent appropriée à leur milieu. Ainsi, dans le contexte de la francophonie manitobaine, on emploie et on écrit naturellement le toponyme français « Sainte-Anne-des-Chênes » (ou ses formes courtes « Sainte-Anne » ou « Ste-Anne »), même si le nom officiel de la ville est la forme anglicisée « Ste. Anne ».
En dépit des directives internationales, le gouvernement du Manitoba utilise régulièrement des variantes toponymiques françaises, non seulement dans ses textes généraux (tels que les communiqués de presse), mais aussi dans ses lois et ses règlements bilingues. Par exemple, le Règlement sur le statut et les limites des municipalités cite les noms officiels de « Ste. Anne », « St. Francois Xavier » et « Beausejour » dans la partie anglaise et leurs variantes françaises – « Sainte-Anne », « Saint-François-Xavier » et « Beauséjour » (notez les traits d’union et l’accent aigu) – dans la partie française.
Si le gouvernement du Manitoba s’autorise ces légers écarts par rapport au principe de normalisation toponymique, c’est parce qu’il tient compte de l’histoire et de l’héritage francophone de la province. Plusieurs noms géographiques du Manitoba qui bénéficient de variantes ont des racines françaises plus ou moins profondes, y compris Lac-du-Bonnet (nom officiel : Lac du Bonnet), un ancien poste de traite fréquenté par des voyageurs francophones, Beauséjour, ainsi nommée, dit-on, par un ingénieur francophone du chemin de fer qui jugeait le lieu favorable, et… Le Pas!
La petite ville du nord-ouest a pour berceau le fort Paskoya, bâti par les fils de La Vérendrye autour de 1750 à un endroit où la traversée de la rivière Saskatchewan était réputée facile. Dans un itinéraire de 1760, il est mentionné comme fort du Pas, un nom dont l’étymologie reste nébuleuse. Il pourrait s’agir d’une association entre le mot français « pas », au sens de « passage étroit », et le mot cri opasquaow signifiant « passage resserré entre des rives boisées ». Quoi qu’il en soit, le lieu s’est appelé Le Pas jusqu’en 1918, date à laquelle on l’a rebaptisé The Pas, selon le souhait des habitants de la région.
Malgré cette décision, le toponyme français demeure très présent au Manitoba, non seulement chez les francophones, mais aussi dans de nombreux documents gouvernementaux, dont plusieurs lois et règlements. Il n’y a donc aucune raison de ne pas utiliser Le Pas, à l’oral comme à l’écrit. En n’oubliant pas, toutefois, que « Le » est un article qui se contracte en au ou en du après les prépositions à et de. On dira donc « je vais au Pas » plutôt que « je vais à Le Pas » et « je reviens du Pas » plutôt que « je reviens de Le Pas ». Les natifs du Havre et du Caire vous le confirmeront!
