Par Camille HARPER et Hugo BEAUCAMP

Estimant que les élèves de la Division scolaire franco-manitobaine n’ont pas accès à une offre éducative équivalente à celle du réseau anglophone, Stéphane Allard a obtenu un premier financement du Programme de contestation judiciaire.

Une étape qui pourrait mener l’affaire devant les tribunaux et changer le système scolaire manitobain qu’il estime « à deux vitesses ».

À plusieurs reprises au courant de cette année 2026, Stéphane Allard, ancien représentant du Commissaire aux langues officielles pour la région Manitoba-Saskatchewan, prenait la plume pour écrire à La Liberté.

Dans une lettre ouverte adressée à la Province en janvier 2026 (1), le père de famille partageait ses inquiétudes quant au nombre d’écoles de la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM), un nombre qu’il juge insuffisant.

Il prônait notamment les obligations constitutionnelles du gouvernement à permettre à tous les enfants manitobains un accès équitable et une expérience estudiantine équivalente.

Il mentionnait, entre autres, des trajets de bus trop long et une surpopulation scolaire résultant sur une perte significative d’ayants droit au profit de divisions scolaires anglophones.

« On a besoin de plus d’écoles. Dans le cadran sud-ouest de la ville de Winnipeg, il n’y a pas une école de la DSFM à l’intérieur du périmètre. Et à l’est de la rivière Rouge, il n’y a que l’École Roméo-Dallaire jusqu’à la 8e année, puis les enfants doivent aller au Collège Louis-Riel. Je me souviens lorsque j’y étais élève, certains faisaient une heure d’autobus pour s’y rendre, un sacrifice quotidien qui persiste 20 ans plus tard! »

Au rural aussi, « il y a plein d’endroits dans la province qui n’ont pas du tout d’école francophone à proximité alors qu’il y a une présence francophone ».

Il déplorait également une inégalité au niveau de la qualité et de l’offre de programmes.

« D’année en année entre les niveaux intermédiaire et secondaire, la DSFM perd un élève sur huit. Et quand j’en parle avec d’autres parents, c’est toujours parce qu’ils voulaient un programme spécifique qu’ils ne trouvaient pas dans leur école de la DSFM. »

Par exemple dans son quartier, une école d’immersion propose 85 pages de programmation, dont un programme de hockey dès la 7e année.

« Pour mes enfants, je devrai donc choisir entre une école avec plus de choix, ou poursuivre en français mais avec moins de choix. Je ne devrais pas avoir à faire ce choix. »

Sa lettre dans La Liberté n’avait pas manqué de faire réagir et provoquer un débat citoyen autour de la question.

Ancien directeur d’école et chroniqueur, Simon Laplante réfutait sa position en accusant l’illusion « d’une herbe plus verte de l’autre côté de la clôture ».

Toujours est-il qu’en juillet, Stéphane Allard obtenait un financement de 20 000 $ du Programme de contestation judiciaire (PCJ) pour l’élaboration d’une cause en lien avec ces enjeux de manque d’écoles et de programmation dans les écoles francophones du Manitoba.

Le PCJ est une entité indépendante qui offre un soutien financier pour la poursuite devant les tribunaux de causes visant à la clarification ou la progression de droits constitutionnels en matière de langues officielles et de droits de la personne.

Une première étape

Ces 20 000 $ octroyés à Stéphane Allard par le Comité d’experts du PCJ marquent une première étape clé vers une potentielle action devant les tribunaux.

« La première chose va être d’établir la preuve, explique-t-il. Il va falloir démontrer, étoffer, illustrer et justifier de manière convaincante mes arguments à travers la recherche. Cette première subvention me permettra d’embaucher un avocat pour m’épauler dans ce travail. »

Il s’agira ensuite d’établir un plan d’action afin d’obtenir une deuxième enveloppe, pouvant s’élever jusqu’à 130 000 $, pour débuter le processus légal et plaider sa cause devant un juge.

Stéphane Allard est déjà en conversation avec le cabinet Juristes Power, expert en matière de droits linguistiques, et espère se prévaloir de leurs services.

« Tous les juristes avec qui j’ai parlé me les ont conseillés », lance-t-il.

Par exemple, le groupe Juristes Power avait plaidé la cause du Conseil scolaire francophone (CSF) de la Colombie-Britannique jusqu’à la Cour suprême du Canada en septembre 2019, une cause qui dénonçait elle aussi le manque d’égalité réelle en matière d’offre éducative.

Le jugement de la Cour suprême, rendu en juin 2020, avait donné gain de cause à la CSF.

Si l’initiative en est encore à ses balbutiements, Stéphane Allard voit déjà en ce premier financement du PCJ une victoire symbolique, à l’issue d’un processus « exigeant » : il a su convaincre que la cause méritait d’être défendue devant les tribunaux.

« Pour moi, ce n’est pas seulement une victoire financière. Des experts juristes en langues officielles, complètement indépendants, sont d’avis que l’enjeu que je décris vaut la peine d’être entendu par un juge. »

Une décision qui le conforte dans ses convictions, à savoir que la situation actuelle contrevient à l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés sur le droit à l’instruction dans la langue de la minorité.

Accélérer les choses

Selon ses informations, les démarches légales pourraient être lancées dès les prochaines semaines.

« Ça commencera par une mise en demeure, c’est-à-dire une lettre formelle de mon avocat en mon nom », précise-t-il.

Sa démarche s’inscrit dans une volonté de soutenir le travail continu de la DSFM, qui œuvre activement à la création de nouvelles écoles. Aboutir sur une décision positive de Cour permettrait d’accélérer le processus.

« Je veux travailler pour la DSFM, augmenter les acquis et l’offre en matière de programmation. Ce n’est en rien contre la DSFM que je fais ça, au contraire. C’est pour faire en sorte que les tribunaux contraignent la Province à se responsabiliser envers la DSFM et la communauté francophone du Manitoba. »

Pour la suite et l’élaboration de preuves, Stéphane Allard espère rallier d’autres parents et organismes communautaires à sa cause afin d’apporter davantage de poids à ses arguments.

Il a déjà parlé au conseil d’administration de la Fédération des parents de la francophonie manitobaine (FPFM) au printemps, qui lui a depuis envoyé une lettre d’appui, et il est à l’horaire de la prochaine rencontre de la Commission scolaire franco-manitobaine le 23 septembre.

« Je cherche un appui moral et financier, précise-t-il, parce qu’il y a des limites dans le financement du PCJ. Par exemple, le PCJ peut rembourser les frais d’avocat jusqu’à 250 $/heure, mais un avocat spécialisé peut coûter jusqu’à 450 $/heure. Le manque à gagner devra sortir de ma poche, alors j’espère avoir le soutien de particuliers ou d’organismes. »

Pour l’heure, difficile de deviner le temps que prendra la procédure, sa complexité ou son coût total, mais pour Stéphane Allard le jeu en vaut la chandelle : « C’est pour mes propres enfants, pour les générations futures, mais aussi pour voir naître un jour un Manitoba véritablement bilingue. »

(1) Voir La Liberté du 28 janvier 2026.

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