Une valorisation qui vise à protéger l’environnement tout en dynamisant l’économie rurale.
Avec le soutien de l’AMBM et Éco-Ouest Canada, elle souhaite désormais reproduire ce modèle dans plusieurs municipalités bilingues.
« Transformer nos terres marginales(1) en une sorte d’oasis » : voilà l’ambition de Typha Co., selon son cofondateur Alec Massé.
Tout commence en 2020, à l’occasion du défi AquaHacking Lake Winnipeg, une compétition nationale organisée par l’organisme AquaAction en partenariat avec l’Institut international du développement durable (IISD) pour trouver des solutions à la pollution du lac.
C’est dans ce contexte qu’Alec Massé et son associé Julien Koga fondent l’entreprise, qui tire son nom du latin Typha, le genre botanique des quenouilles.
Leur idée : faire d’une pierre deux coups en récoltant les quenouilles qui absorbent le phosphore présent dans l’eau avant qu’il n’atteigne le lac Winnipeg, puis en valorisant la matière récoltée.
Une valorisation intégrale
Une fois récoltées sur leur site de Grant’s Lake, dans la MR de Rosser, les tiges et les feuilles des quenouilles servent à fabriquer les produits horticoles, paillis et terreau, vendus par Typha Co.
Leur particularité : l’absence de tourbe, une ressource non renouvelable habituellement présente dans les terreaux, qu’Alec Massé décrit comme le dirty secret des jardiniers.
En effet, son extraction contribue au réchauffement climatique, raison pour laquelle elle est progressivement abandonnée en Europe, précise-t-il.
« Il y a vraiment besoin d’éducation sur ce problème-là en Amérique du Nord », estime l’entrepreneur.
« Ces écosystèmes de tourbe sont de très bons puits de carbone : ils représentent 3 % de notre Terre mais contiennent près de 30 % du carbone des sols. Ça prend environ 1 000 ans pour qu’un mètre cube soit produit, donc il faut vraiment les conserver. »
Selon le cofondateur, une étude menée au Québec a démontré que le processus de Typha Co. permettrait d’éviter 514 kg de CO₂ et d’économiser l’équivalent de 17 piscines olympiques d’eau fraîche par mètre cube de leur produit, comparativement à la tourbe.
Grâce aux minéraux absorbés naturellement par la plante, notamment le phosphore, l’entreprise obtient le même taux de croissance qu’avec un mélange professionnel contenant de la tourbe.
Toujours dans une démarche écoresponsable, l’entreprise cherche d’ailleurs à valoriser l’intégralité de la matière première récoltée : « Sur chaque tige, on a à peu près un quart de million de graines qui contiennent des fibres très fines. Celles-ci ont une valeur isolante comparable au plumage pour les manteaux et sont naturellement hydrophobes. »
Récolter au bon moment
Tout ce processus part à l’origine de travaux réalisés par l’Institut international du développement durable dans les années 2010 pour protéger les écosystèmes aquatiques.
Partenaire dédié aux débuts de Typha Co, l’organisme, basé à Winnipeg, collabore toujours occasionnellement avec l’entreprise.
« C’est eux qui ont démontré que ramasser les quenouilles à la fin de l’été ou au début de l’automne est la méthode la plus abordable pour enlever le phosphore de notre système d’eau », souligne Alec Massé.
Récolter les quenouilles à cette période, avant leur décomposition, permet d’éviter la libération du phosphore qu’elles ont absorbé en filtrant l’eau, en plus d’accélérer leur séchage.
Problème mondial, l’excès de phosphore pose un danger pour les écosystèmes aquatiques, explique Richard Grosshans, responsable de la bioremédiation à l’IISD.
« Un surplus de phosphore cause la croissance excessive d’algues et de plantes enva- hissantes et de végétation submergée. Il sert de nourriture aux plantes, c’est un engrais », explique-t-il.
Dans le système du lac Winnipeg, il est le principal responsable de la prolifération des algues bleu-vert, qui peuvent produire une substance toxique pour les humains et les animaux.
Les végétaux aquatiques ainsi favorisés peuvent aussi entraîner la mort de poissons en consommant l’oxygène du bassin.
Pour le scientifique, l’une des limites de cette méthode reste l’accès au site de récolte : « Il faut constamment composer avec le climat, les conditions météorologiques et les inondations. Si la récolte se fait au mauvais moment, elle peut perturber les sites de nidification ainsi que d’autres habitats fauniques. »
Au-delà du phosphore
Bien réalisée, la récolte apporte plusieurs bénéfices supplémentaires.
En plus de retirer le phosphore de l’eau, la gestion des sites de quenouilles permet de limiter l’accumulation de matière morte.
Elle favorise ainsi la croissance de nouvelles quenouilles et, par conséquent, leur absorption naturelle du CO₂, explique Richard Grosshans.
Le bénéfice climatique est double : « Toute cette matière morte risque toutefois de se décomposer de façon anaérobie, c’est-à-dire dans des conditions pauvres en oxygène, ce qui favorise la libération de méthane. Or, le méthane est un gaz à effet de serre beaucoup plus puissant que le dioxyde de carbone. »
Le scientifique souligne le potentiel « énorme » de cette pratique : en plus de retirer le phosphore, cela peut améliorer la circulation de l’eau, la biodiversité et les habitats en gardant les fossés et les sites de rétention d’eau dégagés.
Un constat partagé par Alec Massé : « Après plusieurs saisons de récolte, on a constaté davantage d’habitats pour les oiseaux et plus de canards, ainsi que la présence de prédateurs qui n’étaient pas là auparavant, comme les loups et les coyotes. On voit un site beaucoup plus vivant. »
Typha Co. souhaite également étudier la récolte des quenouilles comme moyen de prévenir les incendies, les plantes sèches non ramassées pouvant présenter un risque de feu pour les communautés environnantes.
Des aspects que l’entreprise souhaite faire valoir pour poursuivre son expansion dans la province.
Changer d’échelle
Selon Alec Massé, il était autrefois recommandé aux fermiers de drainer les marécages pour y planter leurs cultures, une pratique qu’il souhaite voir changer : « On veut changer les mentalités, garder ces sites intacts et donner aux fermiers, aux communautés autochtones et aux municipalités rurales un moyen de mieux faire face aux inondations et aux sécheresses. »
Il présente cette approche, qui consiste à aménager ces marécages en sites de récolte de quenouilles, comme une « infrastructure verte », par opposition aux infrastructures grises telles que le Canal de dérivation de la rivière Rouge qui protège Winnipeg.
Typha Co. souhaite ainsi promouvoir ces sites auprès des communautés rurales comme des atouts naturels aux bénéfices à la fois écologiques et économiques.
C’est dans cette perspective que le ministre de l’Environnement et du Changement climatique, Mike Moyes, ainsi que l’AMBM et sa filiale Éco-Ouest Canada ont participé il y a quelques semaines à une visite de terrain sur le site de récolte de Typha Co. à Grant’s Lake.
« C’est avec le soutien de l’AMBM et d’Éco-Ouest qu’on va pouvoir trouver d’autres municipalités bilingues ou des fermiers pour implanter des sites comme celui de Grant’s Lake », déclare Alec Massé.
L’IISD, tout comme Typha Co., souhaite un appui gouvernemental à ces pratiques de récolte des quenouilles, à commencer par leur intégration à la gestion courante des écosystèmes par les gouvernements locaux.
Tourné vers l’avenir, Alec Massé souhaite poursuivre le développement de cette pratique pour protéger la biodiversité, lutter contre les changements climatiques et favoriser la prospérité économique des communautés rurales.
(1) Terrain difficile à cultiver ou dont l’exploitation agricole est peu rentable.
Initiative de journalisme local

