Mais derrière chaque registre retrouvé se cache aussi une mémoire douloureuse.
À Saint-Boniface, une équipe de la Première Nation Cowessess fouille les documents des Oblats avec un objectif : rétablir la vérité, sans raviver les blessures.
Pendant longtemps, la parole des survivants n’a pas suffi aux yeux des institutions.
À travers de nombreux recours collectifs, les survivants se sont battus pour obtenir réparation pour la perte de leur culture, de leur langue, ainsi que les différents sévices subis.
Avant l’arrêt Delgamuukw, les témoignages oraux n’étaient pas officiellement reconnus comme des sources historiques valides.
Alors, si le contexte est différent aujourd’hui, les documents d’archives restent une source essentielle dans la quête de justice et de vérité.
Dans la salle de rencontre du Centre du patrimoine de Saint-Boniface, une équipe de quatre personnes, en provenance de Regina, Saskatchewan, s’affaire à numériser des boîtes entières de documents appartenant aux Oblats et concernant l’école résidentielle de Marieval située sur la réserve de la Première Nation de Cowessess en Saskatchewan.
En 2021, la Première Nation Cowessess découvre, associés à l’école résidentielle Marieval, 751 sépultures non marquées.
Il s’agit d’un cimetière communautaire où paroissiens et enfants de l’école étaient enterrés.
L’équipe présente à Saint-Boniface en ce début de mois de juillet 2026 se compose de Dudi Lavallee et Chad Pelletier, tous les deux membres de la Première Nation Cowessess ainsi que de Véronique Mireault et Lisa Sinclair toutes les deux chercheuses à l’Université de Regina.
Dudi Lavallee a la charge de la reconstitution du cimetière découvert.
Une mission qui peut paraître relativement simple en surface, « je dois trouver qui a été enterré et où », mais qui s’avère bien plus complexe.
« Nous cherchons environ 760 personnes et leurs noms. J’ai une liste de noms, mais je ne sais pas où ils sont, parfois ils sont enterrés en famille, mais c’est difficile de le définir car les informations que l’on a sont limitées. »
Par extension, ce travail d’identification mène également les chercheurs à s’intéresser à l’école Marieval et au destin des enfants qui y étaient inscrits .
« Nous avons commencé à établir une chronologie du parcours de chaque enfant, à quel moment il est arrivé, pourquoi il est parti, où il est allé. Il ne s’agit pas seulement d’un nom ou d’un numéro. Nous cherchons à avoir son âge, la Nation dont il était issu, qui étaient ses parents. C’est un projet qui ne cesse de prendre de l’ampleur. »
Chad Pelletier s’affaire au développement d’un musée virtuel contenant de vieilles photos et histoires du territoire et de la communauté de Cowessess.
Il a également mis en place une carte interactive du cimetière avec les noms des personnes qui ont pu être identifiées, avec, bientôt, la possibilité de visiter en réalité virtuelle, les sépultures.
« Cela permettra à nos membres partout au Canada,et notamment les plus âgés de rendre visite à leurs familles. »
Au-delà de ce travail d’identification, l’équipe a aussi le mandat d’identifier des sites historiques sur la réserve.
Par exemple, l’endroit où leur premier Chef est enterré ou encore la maison où vivaient les agents indiens.
Ces missions découlent d’une volonté forte de se réapproprier l’histoire de leur Nation et d’en éclaircir les zones assombries par l’histoire coloniale.
Et pour se faire, les archives occupent là encore une part importante de ce processus.
« Tout notre patrimoine documentaire provient des archives », explique Dudi Lavallee.
Puisque les recherches concernent les documents des Oblats de Marie Immaculée, la majeure partie sont rédigés en français.
C’est là que Véronique Mireault intervient.
La francophone soutient les efforts de recherche des enfants disparus et l’identification des sépultures au niveau de la recherche en archives et de la traduction.
« On consulte tout ce qui est disponible, lance-t-elle. On va s’intéresser aux codex historicus, aux journaux personnels, aux correspondances, les rapports d’inspection. »
La chercheuse souligne qu’en plus des défis d’accessibilité, la langue est une barrière supplémentaire à la recherche de preuves et d’information.
Selon elle, les archives sont importantes mais viennent « compléter d’autres sources plus importantes d’information comme l’histoire orale ».
« Ces documents ont été écrits avec des buts et des perspectives spécifiques, ils reflètent des intérêts coloniaux. Alors il faut lire à travers ces documents avec cela en tête. »
Preuve et traumatisme
Dans le travail de recherche de vérité, les archives jouent donc un rôle essentiel.
La documentation, malgré ses biais, constitue une preuve de l’existence d’un système, de ses abus, de son ampleur. Sean Carleton est professeur adjoint au département d’histoire et d’études autochtones à l’Université du Manitoba.
À travers ses recherches, Sean Carleton s’intéresse, entre autres, à l’histoire du colonialisme au Canada. Il réitère l’importance des archives pour rétablir les faits.

« Elles confirment ce que les survivants disent depuis des décennies. Aujourd’hui, grâce aux documents supplémentaires obtenus, on croit que plus de 175 000 enfants ont été envoyés dans des pensionnats. L’évaluation initiale était d’environ 150 000. »
Le professeur émet toutefois une certaine réserve. Il avance que ces dernières demeurent imparfaites.
« Les informations qu’elles contiennent ne sont ni neutres, ni objectives. Nous devons faire ce que l’on appelle une lecture à contre-grain. Par exemple, les registres officiels reconnaissent un certain nombre de décès, mais lorsque l’on lit l’ensemble des correspondances, on constate que de nombreux enfants gravement malades étaient renvoyés dans leur communauté pour y mourir. »
Ces décès échappaient alors aux statistiques officielles et les institutions responsables pouvaient afficher un taux de mortalité moins élevé.
Parce qu’ils relèvent de sujets particulièrement sensibles, les communautés autochtones comme celle de Cowessess qui se lancent dans la recherche se retrouvent en possession de documents qui peuvent rouvrir certaines plaies.
Et cela, Dudi Lavallee en a conscience.
« Les documents que nous collectons sont stockés dans un site sécurisé. Seulement Chad quelques collègues et moi-même y avons accès car nous avons bien conscience que ces documents sont sensibles.»
Elle explique que la décision de partager ou non les informations repose en réalité sur le chef et le conseil de la Première Nation de Cowessess.
« Nous faisons notre possible pour récolter un maximum d’information et c’est ensuite au chef et au conseil de décider ce que l’on va rendre accessible ou pas. »
Le partage des informations se fait également à l’issue de consultations avec les membres de la communauté, les aînés et les survivants.
Comme le précise Véronique Mireault cette approche permet de réduire les risques de déclenchement de traumatisme.
« Plutôt que d’imposer les résultats des recherches, c’est à la Nation de décider comment l’information est partagée. »
À chaque Nation son approche
Certaines communautés rendent tous les documents accessibles, dans d’autres, les membres peuvent prendre rendez-vous avec l’équipe de recherche. Certains envisagent même la création de centres du patrimoine.
Pour la Nation Cowessess, « il existe encore beaucoup de traumatismes », confie Dudi Lavallee.
Et cela rend le travail d’autant plus délicat qu’il est très difficile d’anticiper les types d’information qui peuvent raviver un traumatisme.
« Nous avons appris qu’absolument tout peut-être un déclencheur. C’est pourquoi nous sommes formés aux approches sensibles aux traumatismes (Trauma Informed Care) pour être capable de reconnaître les signes de détresse. Lors de nos rencontres communautaires, nous nous assurons de la présence d’un thérapeute. Notre direction a beaucoup investi dans cette approche, non seulement pour les survivants et les familles, mais aussi pour le bien-être psychologique de notre propre équipe. »
Pour l’équipe de chercheurs de la Première Nation Cowessess, la priorité reste la récolte et la préservation d’un maximum d’information autour du pensionnat, qui a fermé ses portes en 1996.
Dudi Lavallee espère qu’un jour, « nous aurons notre propre centre d’histoire », afin d’y rapatrier certains artefacts entreposés aujourd’hui au Musée royal de l’Ontario.
« Nous aimerions être prêts, avec un lieu où accueillir ces objets si la communauté décide un jour de rapatrier nos chemises cérémonielles, nos calumets, nos ceintures ou notre travail de perlage. »
Cet article fait partie de notre édition spéciale semaine de la Vérité et de la Réconciliation intitulée cette année : Ce que disent les archives… et leurs silences.
Initiative de journalisme local



