Le 3 octobre, elle a reçu l’une des bourses de la Persévérance scolaire, dotée d’un montant de 1 000 $ décernées par le Regroupement national des directions générales de l’éducation (RNDGE).

La remise de prix s’est déroulée à Edmonton, en Alberta, dans le cadre du congrès annuel de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones (FNCSF).

Adrianne Neata-Madji, 19 ans, nous accueille avec une voix douce et une diction impeccable sous la supervision de J. Nicole Baudry, conseillère au Collège Louis-Riel, qui la regarde avec admiration.

Chacun de ses mots est pensé, mesuré, comme s’il y avait une frontière à ne pas franchir.

« J’aime beaucoup écrire, dessiner… J’écris de la musique et j’aime beaucoup chanter aussi. Et j’aime beaucoup la biologie », lâche-t-elle pudiquement.

Empreinte d’admiration, J. Nicole Baudry quitte un instant l’entrevue pour aller récupérer un tableau qu’Adrianne Neata-Madji a peint pour elle, et le brandit comme un trophée.

L’œuvre, lumineuse et colorée, représente un bouquet de tulipes rouges, roses et jaunes dressés dans un vase texturé.

« Adrianne est un trésor, elle a beaucoup de talent. Elle crée des peintures, et elle a aussi participé au Festival théâtre jeunesse (FTJ) où elle a travaillé à la mise en scène en réalisant les accessoires et les costumes. Il faut aussi ajouter que les compositions musicales d’Adrianne sont vraiment incroyables », se réjouit la conseillère.

Adrianne Neata-Madji utilise un fauteuil roulant électrique pour se déplacer et cache constamment l’une de ses mains, qui n’est pas fonctionnelle.

Ces limitations sont les séquelles d’une maladie survenue durant son enfance au Cameroun.

Jusqu’à l’âge de 5 ans, elle était en parfaite santé et courait et jouait comme les autres enfants de son âge.

« Je ne me rappelle pas précisément ce qui s’est passé parce que j’étais trop petite. À 5 ans, je suis tombée gravement malade et j’ai sombré dans le coma pendant 18 mois. J’ai passé des semaines entières à l’hôpital sans voir l’extérieur, privée de ma liberté de mouvement. Quand je me suis réveillée, mon monde avait changé », raconte-t-elle.

C’est en 2013 que la jeune fille est arrivée au Canada pour recevoir des traitements médicaux spécialisés.

Adrianne Neata-Madji a dû renoncer à son rêve d’enfance de marcher à nouveau. Elle évoque aussi les paroles blessantes reçues avant son arrivée au Canada et leurs effets sur ses relations avec les autres.

« Je suis chanceuse d’être venue au Canada pour avoir une chance. Là-bas, je n’avais plus d’amis à cause de ma situation. On me disait des paroles très méchantes. Ça m’a profondément marquée. J’ai gardé une haine au fond de moi c’est pour cela que je m’éloigne des autres parce que je ne l’ai pas encore vaincue. »

Adrianne Neata-Madji est étreinte par la conseillère du Collège Louis-Riel, J. Nicole Baudry, devant l’un de ses tableaux posés sur le bureau.
Adrianne Neata-Madji est étreinte par la conseillère du Collège Louis-Riel, J. Nicole Baudry, devant l’un de ses tableaux posés sur le bureau. (photo : Marta Guerrero)

Des obstacles au quotidien à l’école

Adrianne Neata-Madji a commencé à fréquenter le Collège Louis-Riel en 9e année.

À ses débuts, J. Nicole Baudry était en charge de son accompagnement.

L’établissement propose aux élèves ayant de grands besoins une « programmation individuelle », un encadrement dont Adrianne Neata-Madji bénéficiait initialement.

Ne souhaitant pas attirer l’attention, Adrianne Neata-Madji n’a jamais voulu utiliser de klaxon ou de drapeau de signalement pour circuler dans les couloirs de l’école.

« J’ai rencontré plusieurs difficultés. La première était simplement de passer dans les couloirs parce qu’il y avait beaucoup de monde sur mon chemin. Du coup, je devais souvent attendre que tout le monde soit parti pour avancer », se souvient-elle.

La communication et la prise de notes représentaient aussi des défis.

J. Nicole Baudry se rappelle qu’Adrianne Neata-Madji avait toujours les bonnes réponses, qu’elle lui soufflait parfois à l’oreille, sans oser les exprimer à haute voix.

« Je n’arrivais pas à communiquer avec tout le monde parce que j’étais très réservée. Je n’aime pas vraiment être au centre de l’attention, cela me rend inconfortable », explique Adrianne Neata-Madji.

« En classe, c’était aussi difficile de prendre des notes parce que le rythme allait parfois trop vite. Je prends mon temps. J’ai souvent quelqu’un qui m’aide à écrire, puis je prends la relève pour continuer. »

Gagner en confiance et en autonomie

« C’est moi qui travaillais avec elle pour l’encourager à venir en classe et pour trouver des programmes qui l’intéressaient. Dès l’année suivante, Adrianne a pu intégrer la salle de classe comme étudiante régulière, avec un plan d’études modifié pour ses cours. Elle nous a tous surpris. Elle était tellement timide et gênée au départ que c’était difficile pour elle de se promener dans les couloirs, d’autant qu’à l’époque, nous avions plus de 600 élèves », se remémore J. Nicole Baudry.

Au fil du temps, Adrianne Neata-Madji a gagné en confiance, tant en classe que dans ses relations avec les autres.

« C’est magnifique de voir quelqu’un s’épanouir ainsi malgré tout. De plus en plus, elle a commencé à se faire confiance, à prendre des risques sur le plan académique, mais aussi social », se réjouit J. Nicole Baudry.

Adrianne Neata-Madji participe désormais aux sorties et aux activités proposées par la Division scolaire franco-manitobaine (DSFM).

« Le programme de natation de la DSFM l’a beaucoup aidée à s’étirer, car ses muscles sont très tendus. Elle participe aussi à Ados en réseau, un autre programme de la DSFM qui rassemble les jeunes et favorise les échanges », explique sa conseillère.

Le collège l’accompagne actuellement dans ses démarches pour poursuivre des études postsecondaires et gagner en autonomie.

Bourse de persévérance et « rêve en couleur »

La bourse de persévérance scolaire vient reconnaître ce parcours.

« Recevoir cette bourse de la Persévérance a été un choc. C’était un immense plaisir, car je pense que je la mérite », confie Adrianne Neata-Madji.

J. Nicole Baudry l’encourage à continuer de rêver en couleur, tout en reconnaissant les obstacles architecturaux et sociaux auxquels font face les personnes à mobilité réduite à Winnipeg.

« Dans beaucoup d’endroits, l’accessibilité n’est pas totale. Ce n’est pas facile d’ouvrir une porte lourde où il faut appuyer sur un gros bouton poussoir quand on n’a qu’une seule main et qu’on doit manœuvrer son fauteuil.

Pour Adrianne Neata-Madji, toutes ces réalités ont forgé une perception différente du monde », reconnaît-elle.

Adrianne Neata-Madji aimerait ouvrir un studio de musique, mais s’interroge sur la possibilité de concrétiser ce projet.

« Mon rêve était d’ouvrir un studio de musique. Dans ma tête, je sais que je peux le concevoir, mais quand je me confronte à la réalité, je me dis que ce ne sera pas possible pour quelqu’un dans ma situation », confie-t-elle.

Elle souhaite notamment le rendre accessible aux personnes qui manquent de moyens : « J’aimerais que ce studio soit gratuit pour les personnes qui n’ont pas les moyens de se payer des séances d’enregistrement. »