Saint-Pierre-Jolys voit l’ensemble de son conseil municipal renouvelé.

Portée par des promesses de changement, la nouvelle mairesse Liz Karpinchick devra notamment composer avec les attentes des résidents concernant le projet Rendez-Vous et la place du français au sein de la municipalité.

Ce jeudi 29 octobre, Saint-Pierre-Jolys s’éveille tranquillement au ronronnement du trafic ininterrompu. Halloween oblige, sorcières en cape rouge et princesses traversent la rue principale, sacs d’école sur le dos.

Sur l’avenue Jolys, une poignée d’ouvriers travaillent dur au revêtement de la chaussée pendant que d’autres flânent dans les rayons du magasin d’aubaines qui borde la 59. Les gourmands se relaient devant les vitrines de la boulangerie, transformant la boutique en manège.

Si ce n’était pour la présence, ce jour-là, d’une ribambelle de petits monstres déguisés, l’on passait à Saint-Pierre-Jolys une matinée tout à fait classique, au moins en apparence.

Car la veille au soir tombaient les résultats des élections municipales 2026 et l’annonce d’une refonte complète de la gouvernance du village.

La dernière fois qu’un tel changement s’est opéré, nous étions en 1971.

Un changement majeur donc, qui s’est manifesté dans les urnes avec la défaite du maire sortant Raymond Maynard, qui s’est incliné devant Liz Karpinchick avec 30,06% des voix contre 69,94 %.

Au niveau du conseil, quatre places étaient à briguer et ce sont Justin Kehler, Allan Main, Maureen Sicotte et Suzanne Jolicoeur qui ont été élus.

Il ne reste donc plus personne du conseil précédent, puisque les candidats Marc Proulx et Maurice Banville n’ont pas été reconduits.

À noter que Suzanne Jolicoeur et Maureen Sicotte siégeaient toutes les deux sur le conseil avant de démissionner respectivement à mi-mandat et après trois ans.

Avec Allan Main, le nombre de personnes bilingues sur le conseil s’élève désormais à trois, Justin Kheler et Liz Karpinchick étant anglophones.

Des résultats « surprenants » pour Raymond Maynard, qui tenait le rôle de maire depuis huit ans et dont la carrière au conseil municipal s’étend sur 23 ans.

Sur le ton de la blague, le soir des élections, il déclarait qu’il gagnerait dans tous les cas, « si je gagne c’est bien, si je ne gagne pas, je suis à la retraite et c’est bien aussi. Je n’ai plus à m’inquiéter des réunions de conseil lorsque je planifie mes vacances. Ça va être un changement après 23 ans, un gros changement! »

Il assure toutefois que son engagement envers Saint-Pierre-Jolys se poursuivra et se dit fier de ce qu’il a pu accomplir pendant toutes ces années.

« J’ai toujours la communauté à cœur. Je voudrais remercier tous ceux qui ont voté pour moi. Et je souhaite bonne chance aux nouveaux conseillers et à la mairesse Liz Karpinchick. » Raymond Maynard.

Même son de cloche du côté de Marc Proulx, surpris lui aussi de n’avoir pas été reconduit.

« Je ne suis pas déçu, les résidents de Saint-Pierre-Jolys ont pris leur décision et je suis correct avec ça. J’ai beaucoup aimé mon expérience en tant que conseiller et j’ai pu aller au bout des projets que je voulais finir comme la nouvelle librairie.

« Félicitations aux nouveaux conseillers, je sais qu’ils vont travailler fort, on a tous Saint-Pierre dans le cœur. »

Une nouvelle mairesse

C’est en tout cas bien l’intention de la nouvelle mairesse. Un peu fatiguée des célébrations de la veille, c’est avec un grand sourire que Liz Karpinchick nous rencontre dans ses bureaux.

« J’avais le sentiment que ces élections iraient dans mon sens. J’ai eu des interactions très positives avec les résidents. Mais j’admets que j’étais très nerveuse hier soir. »

Mère de famille, agronome de formation et propriétaire d’une entreprise de consultation agricole, Liz Karpinchick s’est investie auprès de plusieurs comités au sein du village depuis qu’elle s’y est installée en 2012.

Elle est notamment la présidente du Conseil de développement communautaire Saint-Pierre-en-Boum ainsi que la présidente des Folies grenouilles.

Au cours de son expérience bénévole, elle a été amenée à interagir souvent avec le conseil municipal et cette expérience l’a poussée à se lancer dans la course municipale.

« Même le soutien non-monétaire était difficile à obtenir, il y avait beaucoup de barrières. Les bénévoles ne devraient pas perdre leur temps avec la bureaucratie au niveau municipal. C’est absurde. »

Liz Karpinchick a donc fait campagne avec la volonté de mettre en place un conseil « plus proche des gens ».

« En particulier dans une ville de 1 200 personnes, vous devriez être capable d’avoir votre mot à dire. Vos dollars ont un effet mesurable et il faut en être fier. »

Toujours dans cet esprit de simplifier les rapports entre les résidents et leur conseil, l’une des priorités de la nouvelle mairesse sera de faire en sorte que « nos lois servent notre communauté facilement »

« Et en ce moment, ce n’est pas le cas. Nous allons donc numériser toutes nos lois, pour les rendre accessibles, parce que les résidents doivent connaître les règles de leur communauté. »

Elle souligne également avoir à cœur de poursuivre le développement de Saint-Pierre-Jolys.

Le projet Rendez-Vous

Une refonte complète d’un conseil municipal est assez rare et évoque une vive volonté de changement.

Alors, après s’être entretenue avec Liz Karpinchick, La Liberté est allée rencontrer quelques résidents afin de mieux comprendre les motivations derrière ces votes.

Au comptoir de la pharmacie, Emma Gosselin, 20 ans, et fille de Saint-Pierre-Jolys « a voté pour ces changements ».

En ce jeudi matin, le commerce est plutôt calme et la jeune employée nous accorde un peu de son temps.

« Je suis excitée de voir ce qui s’en vient », dit-elle.

« Je pense que ces changements étaient nécessaires pour notre village. »

Son visage s’adoucit et elle insiste ne pas vouloir froisser l’ancien maire, qu’elle indique connaître (rien d’étonnant dans une petite ville).

« Je trouve que le projet de campus communautaire le Rendez-Vous, est un projet trop ambitieux. Les conseillers avec qui j’ai pu parler savent que l’on dépense trop pour les choses comme ça et ils veulent rediriger les dépenses vers des projets plus pratiques. »

Pour rappel, le Rendez-Vous est un projet de grande envergure chiffré à 43 millions de $, chiffre estimé à 25 millions avant l’inflation et les tarifs douaniers américains.

Le projet, Raymond Maynard l’admet lui-même, était loin de faire l’unanimité.

Le conseil précédent recherchait activement des fonds pour concrétiser la création du campus communautaire, notamment auprès des différents paliers de gouvernement.

« L’objectif n’était pas de mettre les résidents dans la difficulté financière », indique Raymond Maynard.

« On voulait faire quelque chose que le village était capable de payer. »

5 millions de $ avaient été accordés par la province. Une autre demande pour 23 millions $ a été envoyée au fédéral au début de cet été 2026. Quoi qu’il en soit, le projet en est un qui est assez clivant au sein de la communauté.

Le président du musée de Saint-Pierre-Jolys, Roland Gagné, parle « d’une farce ».

Il regrette que les résidents de Saint-Pierre n’aient pas eu leur mot à dire lors de la planification.

« Il n’y avait pas de bon sens. On a eu le sentiment que tout était déjà décidé sans que l’on ait pu en discuter. »

Avant de se prononcer quant à l’avenir du projet, Liz Karpinchick indique vouloir d’abord se pencher sur les accords financiers et « voir ce que nous pouvons faire à une plus petite échelle. Avec les taxes actuelles, nous opérons nos structures avec un déficit. Alors je n’imagine pas qu’un projet encore plus grand puisse se faire sans que les contribuables aient à mettre la main à la poche. »

La question du français

Au cours de la campagne, l’on a souligné notamment le fait que Liz Karpinchick était unilingue anglophone.

La question du bilinguisme et de l’avenir du français au sein des services municipaux se posait alors.

Une question d’autant plus importante dans un contexte où le gouvernement provincial s’engage à faire du Manitoba une province véritablement bilingue.

Pourtant, Emma Gosselin ne s’inquiète pas.

« Je pense que les changements que Liz Karpinchick souhaite apporter à Saint-Pierre, ça dit plus que le fait qu’elle ne soit pas bilingue. De plus, la majeure partie des conseillers sont francophones. Je ne suis pas inquiète. »

Emma Gosselin nous présente alors à Yvette Lafreniere, propriétaire de la pharmacie et résidente de Saint-Pierre-Jolys depuis 15 ans.

Occupée à l’inventaire, elle hésite quelques instants avant de nous parler.

Si elle n’est pas franco-phone, Yvette Lafreniere ne souhaite pas voir cet héritage linguistique et culturel se perdre.

« Je pense que ça fait partie de notre identité et je pense que notre nouvelle mairesse reconnaît la valeur de cela. Il faut que cela apparaisse dans les décisions et les processus à l’avenir. »

Les positions vis-à-vis de la question francophone sont finalement assez variées.

Monique Roy par exemple, qui vit au village depuis maintenant quatre ans est optimiste mais assure que l’aspect francophone lui tient à cœur.

« Je suis allée à un forum pour rencontrer les candidats, la mairesse ne parle pas le français mais ses enfants vont à l’école en français et elle a assuré que le bilinguisme ferait partie de son mandat. Alors je garde l’esprit ouvert en espérant que ce sera plus que des mots. »

Roland Gagné, siège également sur plusieurs comités à travers le village, comme celui de la paroisse ou encore le club Jolys.

Fier Franco-Manitobain et né au village, la question de la langue est pour lui incontournable. Il fait le bilan du conseil fraîchement élu.

« Quand on regarde les nouveaux arrivés à la table, il y a encore des francophones. La famille de Maureen Sicotte est originaire de Saint-Pierre, Suzanne Jolicoeur vit ici depuis longtemps et comprend les enjeux. Allan Main lui s’occupe du bureau de poste et est bilingue aussi. Après ça on a une couple d’anglophones. Mais Justin Kehler, sa femme est francophone et originaire du Manitoba, leurs enfants vont à la DSFM… Il comprend! », lance-t-il avec une ferme approbation.

Roland Gagné estime malgré tout qu’il faut rester vigilant, même si selon lui, la langue passe avant tout par la communauté.

Il souhaite également remercier les anciens conseillers et maires « pour tout l’ouvrage et toutes les heures qu’ils ont investis pour le village. Ils ont travaillé fort. »

Un engagement envers le bilinguisme

Le directeur général de la Société de la francophonie manitobaine, Jean-Michel Beaudry, indique que Liz Karpinchick a pris le temps de répondre à un questionnaire pré-électoral sur l’avenir d’une province véritablement bilingue.

« Elle a quand même pris des engagements très concrets : accès égal aux services, au CM, et aux arrêtés municipaux et aux politiques de la municipalité. Et un engagement à la formation linguistique pour les personnels municipaux. Ce sont des engagements concrets qui montrent une volonté de collaborer. »

Il rappelle par ailleurs l’importance des municipalités dans la concrétisation d’un Manitoba véritablement bilingue :

« Plusieurs des services qui sont offerts directement aux résidents au Manitoba sont offerts par les municipalités. Quand le communautaire et le municipal s’engagent ensemble, il y a beaucoup d’opportunités. » Liz Karpinchick.

La nouvelle mairesse se veut toutefois rassurante à ce sujet.

« Tous nos services publics doivent être bilingues. Je veux m’assurer que tous nos employés en relation avec le public soient bilingues. »

« Je travaille moi-même mon français, mais il n’est pas bon, mon accent est mauvais », lance-t-elle en levant les yeux au ciel.

« Mes filles vont à l’École Réal-Bérard alors j’apprendrai avec ma fille de 6 ans. »

Bien au fait des racines francophones dans l’histoire de Saint-Pierre-Jolys, Liz Karpinchick semble prendre la cause linguistique au sérieux.

« Je vais travailler mon français. J’ai des conseillers bilingues et je veux entendre les gens parler le français. Au besoin, je peux utiliser la technologie pour être sûre de comprendre ce qu’il se passe. » Liz Karpinchick.

Elle a par ailleurs, déjà pris des engagements envers la langue française à travers son travail bénévole aux Folies grenouilles.

« J’ai reçu des retours de la part de parents indiquant que beaucoup d’enfants francophones n’apprennent pas l’anglais avant d’être plus vieux. Alors je me suis engagée à ce que la programmation pour les plus jeunes soit aussi disponible en français. »

En attendant d’améliorer son français, elle indique qu’elle se reposera sur ses conseillers bilingues pour participer aux réunions de l’Association des municipalités bilingues du Manitoba (AMBM).