Après avoir recueilli les témoignages de quelque 200 vétérans de guerres ou membres de leurs familles dans les dernières années dans le cadre du projet d’exposition Leur histoire, le Musée canadien de la guerre a profité d’une quatre-vingtaine de ces entrevues pour concocter une exposition spéciale anniversaire pour les 80 ans de la Seconde Guerre mondiale : Dernières voix de la Seconde Guerre mondiale.
Elle a été lancée le 8 mai 2025.

« On s’est concentré sur une cinquantaine d’entrevues réalisées avec des vétérans et vétéranes de la Seconde Guerre mondiale, ainsi qu’une trentaine avec des membres de leurs familles », indique Mélanie Pelletier-Morin, historienne – Guerre et société au Musée canadien de la guerre.
Contrairement aux habitudes, ces entrevues, et donc l’exposition Dernières voix de la Seconde Guerre mondiale, ne parlent pas tant de la guerre elle-même, mais plutôt de la vie et de l’expérience des vétérans depuis.
Mélanie Pelletier-Morin développe : « En écoutant toutes les entrevues, on s’est vite rendu compte d’un point commun à toutes : la guerre change les vies des vétérans, mais aussi de leurs familles. Beaucoup ont confié que les civils ne pouvaient pas comprendre.
« Ça nous a particulièrement intéressés car cette question de l’impact à long terme, ce n’est pas quelque chose de beaucoup étudié dans l’approche traditionnelle de la guerre. On oublie souvent que la guerre ne se termine pas quand les canons se taisent. »
Dès le processus de démobilisation au lendemain de la guerre, les témoignages révèlent des expériences diverses.
« Les vétérans n’ont pas tous reçu le même traitement, affirme l’historienne. Les programmes gouvernementaux de la fin des années 1940 étaient pensés avec l’homme blanc revenant du champ de bataille en tête », manquant ainsi de répondre aux besoins de plus de 50 000 femmes ayant servi pendant la guerre, ou encore des soldats noirs ou autochtones.
« Des enfants de soldats canadiens noirs ont raconté qu’au retour de la guerre, leur père n’avait même pas pu obtenir un prêt à la banque puis- qu’il était noir, rapporte Mélanie Pelletier-Morin. De même pour les soldats des Premières Nations, ils étaient bienvenus d’être avec les autres sur le front mais au retour, ils ne pouvaient plus aller boire un verre à la Légion avec leurs anciens camarades blancs! C’était important de souligner ces différences de traitement et d’opportunités. »
La seconde partie de l’exposition parle de refaire sa vie après la guerre. Autant d’expériences et de chemins différents que de personnes qui se sont prêtées à l’exercice!
« Certains ont pu vite se réinsérer et faire carrière mais pour d’autres, ça a été beaucoup plus difficile. Les prisonniers canadiens à Hong Kong, notamment, ont subi tellement de violences physiques et psychologiques dans les camps de prisonniers pendant quatre ans que ceux qui en sont sortis ont développé des problèmes physiques et mentaux pour le reste de leur vie », explique Mélanie Morin-Pelletier.
Sur place au Musée, les touristes peuvent s’asseoir dans des story boxes pour écouter directement les voix de ces vétérans et proches de vétérans qui se sont confiés sur les réalités de la vie après la guerre. Ces entrevues sont aussi disponibles en ligne.
La dernière section de l’exposition parle de comment chacun et chacune a pu faire sens de son expérience, « le plus souvent à l’approche de leur fin de vie. Certains racontent par exemple qu’ils n’ont pas pu en parler, pas même à leur conjoint ou conjointe, ou retourner sur les lieux, pendant plusieurs décennies. Parfois jusqu’au 75e anniversaire de la guerre!
« D’autres parlent de leur culpabilité d’avoir survécu à la guerre et d’avoir eu toute une vie après, notamment le vétéran des Forces armées canadiennes Reginald Harrison, 103 ans, dont le témoignage est central dans l’exposition. »


Cette partie de l’exposition revient aussi sur la multiplication des associations de vétérans de guerre après la Seconde Guerre mondiale.
L’historienne souligne par ailleurs la portée de l’exercice en lui-même : « Selon les derniers chiffres qu’on a d’Anciens combattants Canada, il resterait au Canada moins de 1 500 personnes ayant servi pendant la Seconde Guerre mondiale, et ça continue certainement de baisser. D’où le titre de notre exposition, qui se veut un hommage à ces dernières voix encore capables de raconter leur expérience, avant qu’elles aient toutes disparu!
« Rappelons aussi que certains de ces vétérans n’avaient jamais parlé de la guerre auparavant, ou très peu. C’est donc un vrai cadeau qu’ils nous ont fait de nous offrir leurs pensées, leurs mots », conclut Mélanie Pelletier-Morin.
L’exposition Dernières voix de la Seconde Guerre mondiale sera en montre jusqu’au 18 janvier 2026.
L’impact d’une bâtisse
En parallèle de Dernières voix de la Seconde Guerre mondiale, le Musée canadien de la guerre a lancé en mai 2025 une autre exposition sous forme de balado accessible par toutes et tous, et partout : Béton et lumière.
Jenny Ellison, gestionnaire Stratégie numérique et publications au Musée canadien de la guerre et au Musée canadien de l’histoire, explique cette initiative : « On voulait célébrer le 20e anniversaire de l’édifice du Musée canadien de la guerre à Ottawa en faisant réfléchir les gens à l’impact de la bâtisse elle-même sur les expositions et l’expérience du public au Musée. »
Cette œuvre de l’architecte canadien Raymond Moriyama a en effet été conçue par ses soins pour mieux comprendre et ressentir les guerres, mais aussi encourager la démocratie et la justice sociale, redonner espoir.
« Notre but avec ce balado était vraiment de mettre en lumière l’espace et la relation entre l’espace et la thématique du Musée, révéler un peu l’arrière-scène du Musée. »
Au programme pour les auditeurs : des conservateurs et conservatrices du Musée au micro, mais aussi des guides et une architecte travaillant avec Raymond Moriyama. « En écoutant, le monde va mieux comprendre comment tout est mis en valeur, ainsi que connaître les différentes personnes qui contribuent à l’expérience au Musée. »
On y apprend notamment que chaque espace vise à susciter une émotion particulière, selon la hauteur de plafond, la luminosité.
« Si je me sens triste ici mais que j’ai envie de sourire là, ce n’est pas sans raison, explique Jenny Ellison. Rien n’a été laissé au hasard et ça, on n’y pense pas toujours en visitant le Musée!
« Un autre aspect qui distingue cet édifice, c’est que tous les murs sont en béton, bruns-gris, ternes, sans beaucoup de détails qui détournent l’attention. Et le sol du foyer est juste un peu inégal. Raymond Moriyami a expliqué que c’était une métaphore de toutes les façons où une guerre peut être déstabilisante. C’est subtil, mais les visiteurs se sentent eux aussi légèrement déstabilisés quand ils marchent là. »
L’architecte a même été stratégique avec la lumière : près de la tombe du soldat inconnu au Musée, il a placé une fenêtre de façon à ce que tous les 11 novembre à 11 heures, de la lumière arrive sur la tombe.
« Chaque histoire dans le balado est reliée à un espace du Musée, alors pour les auditeurs, c’est un peu comme une visite virtuelle, termine Jenny Ellison. Avec en prime une explication de son architecture si innovante, réfléchie et remarquable! »
Ce texte est un extrait de notre cahier spécial Jour du Souvenir 2025, qui a été publié avec notre journal du 5 novembre.
