Lucien Loiselle s’en est allé le 14 mars. Figure marquante de la communauté francophone du Manitoba, Lucien Loiselle laisse derrière lui un héritage profondément ancré dans la culture, l’éducation et la défense des droits linguistiques.
Aux côtés de son épouse Lucienne, il a consacré sa vie à faire rayonner la francophonie, inspirant plusieurs générations de Franco-Manitobains.
Époux de Lucienne Loiselle née Beaudry, partie plus tôt en 2023, il laisse derrière lui ses trois enfants, Richard, Robert et Michel ainsi qu’une dizaine de petits-enfants et six arrière-petits-enfants.
Le couple Loiselle a, assurément, profondément marqué le paysage franco-manitobain. Un paysage, qu’il a aidé à façonner.
Il est d’ailleurs difficile de parler de l’un sans mentionner l’autre, leur fils Robert Loiselle parle d’un « couple iconique ».
D’abord, Lucien Loiselle était une figure incontournable du monde culturel francophone.
Avec sa femme, ils ont joué un rôle déterminant dans la mise sur pied du Pavillon canadien-français au festival Folklorama en relançant dans les années 1970 la troupe de danse Les Gais manitobains devenu plus tard Les Danseurs de la Rivière-Rouge.
En 1981, il devient le président du Centre culturel franco-manitobain (CCFM).
À la tête de Folklore Canada pendant plus de 20 ans, Lucien Loiselle a consacré de nombreuses années de sa vie à faire rayonner le Folklore canadien-français à travers le monde. En 2005, dans les pages de La Liberté, il déclarait « j’aime ma culture et mon folklore. Et je fais tout ce que je peux pour m’assurer qu’on les protège et qu’ils demeurent bien vivants ».
Lucien et Lucienne Loiselle étaient également le visage du Festival du Voyageur de 1977 à 1979, ainsi qu’en 1989, en tant que voyageurs officiels.
S’il était connu pour ses contributions au monde de la culture et de l’éducation, Lucien Loiselle, professeur d’histoire au Collège secondaire de Saint-Boniface et ancien agent des plaintes et des vérifications au bureau du commissaire aux langues officielles à Winnipeg, était aussi un homme de profondes convictions politiques.
En plein cœur de la crise linguistique
Entre le 14 septembre et le 4 octobre 1983, Lucien Loiselle a témoigné devant le Comité permanent sur les privilèges et les élections de l’Assemblée législative du Manitoba, à titre d’ancien président du Centre culturel franco-manitobain, lors des audiences publiques sur les amendements proposés à l’article 23 de la Loi de 1870 sur le Manitoba.
Ces modifications visaient à corriger l’abandon historique des obligations linguistiques de la province et à rétablir l’exigence constitutionnelle selon laquelle les lois du Manitoba doivent être adoptées, imprimées et publiées en français et en anglais.
Ces consultations se sont tenues au plus fort de la crise linguistique qui secouait alors le Manitoba.
Voici un extrait de son intervention (traduction libre) :
« (…) Aujourd’hui, nous parlons de rendre aux Franco-Manitobains une autre composante essentielle de leur identité : la reconnaissance de leurs droits linguistiques. Plus la vie en français au Manitoba sera forte pour ceux qui choisissent d’y vivre, plus les francophones célébreront avec vigueur leurs arts et leur culture. Plusieurs réalités historiques douloureuses de la vie des Franco-Manitobains sont revécues à travers l’art et la culture. Ces histoires — parfois tristes — seront racontées aux générations futures par la musique et la chanson. On se voit maintenant offrir une occasion unique de remettre la communauté francophone sur la voie d’un avenir prometteur. Après avoir été privés de leurs droits pendant plus de 90 ans, les francophones de cette province peuvent enfin espérer s’épanouir pleinement dans leur propre langue et leur propre culture. Si nous élargissons les possibilités d’utilisation de la langue française, les francophones seront plus libres de vivre leur héritage comme une partie intégrante de l’histoire de cette province. Tout cela revêt une importance particulière pour le Centre culturel franco-manitobain. Monsieur le président, la modification proposée à l’article 23 est juste. Elle est juste parce qu’elle offre une solution équitable aux Franco-Manitobains après plus de 90 ans d’injustice. Elle est également juste pour la majorité anglophone, puisqu’elle ne retire aucun droit à quiconque. Le gouvernement doit agir rapidement et faire de cet amendement une réalité. Toutes les suggestions voulant qu’un référendum soit tenu doivent être rejetées. Lorsque les droits des francophones ont été retirés, il n’a jamais été question de consulter la population. »
Cette conviction et cet amour pour la communauté francophone, qu’il partageait avec son épouse, il l’a naturellement transmise à ses enfants.
« Ils nous ont guidé dans notre jeunesse, ils nous ont montré l’exemple, le chemin à suivre, explique Michel Loiselle. Pour nous, ça a guidé notre implication dans la communauté. »
Ses enfants se souviennent d’un père qui menait avec douceur, « il était fier et fort dans ses convictions, mais les transmettait de manière assez douce ».
Robert Loiselle ajoute que c’était une personne capable de rassembler. Richard Loiselle se souvient d’une phrase que ses parents répétaient.
« Ils nous ont dit, soyez toujours fiers d’être francophones, n’ayez pas peur de vous afficher. Notre génération à Michel, Robert et moi, on était les premiers Franco-manitobains à pouvoir aller à l’école publique en français grâce aux luttes que nos parents et leur génération avaient menées. Moi, j’ai abouti là où j’en suis parce que j’ai été inspiré par le travail de Lucien pour le commissaire aux langues officielles. Au point où quand il y a eu un poste auprès de Santé Manitoba pour devenir le coordonnateur des services en langue française, j’ai postulé. »
L’implication des trois frères dans la communauté s’explique donc en partie par les liens du sang.
C’est ce que souligne Robert Loiselle, « moi j’ai travaillé pour la DSFM, Michel pour la SFM, on a tous les trois fondé des organismes francophones comme les Ami.e.s du Carré Civique de Saint-Boniface, les Associés du Fort Gibraltar, la Compagnie de la Vérendrye… C’est le legs de nos parents. Cette envie de mener et de bâtir l’espace francophone. »
Parti trop tôt
À propos de bâtir l’espace francophone, Lucien Loiselle ne sera pas là ce vendredi 20 mars, en cette journée internationale de la francophonie, pour voir publier le rapport émanant des consultations publiques pour un Manitoba véritablement bilingue.
Une initiative historique, lancée par un gouvernement au sein duquel siège son fils Robert Loiselle en tant que député de Saint-Boniface.
Ce dernier, particulièrement ému, confie que s’il prend du temps de congés pour faire face au deuil, « j’ai pris la décision d’être au travail vendredi. Parce que vendredi, mon père, défenseur de la langue française, aurait voulu que j’aille travailler pour célébrer la journée internationale de la francophonie. Nous allons hisser le drapeau franco-manitobain devant le palais législatif, nous allons dévoiler les résultats des consultations. Puis on va continuer à se battre pour développer un espace francophone plus grand, plus outillé et plus capable que jamais. »
En tout cas, si Lucien et Lucienne Loiselle ont été bien des choses au cours de leur vie, ils étaient avant tout des parents aimants, qui n’ont jamais caché leur fierté envers leurs enfants. « On l’a toujours su, ils n’avaient pas peur de nous le dire. »


