C’est lors d’un gala de collecte de fonds du Nouveau Parti démocratique (NPD) à Winnipeg il y a environ une semaine que Wab Kinew a fait cette annonce.

« Réagissons au nom du bon sens, au nom de la santé mentale et au nom de la protection des enfants.

« Cela s’inscrit dans un débat sociétal plus large sur la manière dont nous pouvons reprendre le contrôle de nos vies numériques et de notre vie privée », a fait savoir le premier ministre du Manitoba.

Depuis, peu de précisions ont été partagées sur le sujet, comme la mise en œuvre, le calendrier ou encore l’âge de restriction.

En début de semaine, Tracy Schmidt, ministre de l’Éducation et de l’Apprentissage de la petite enfance, a de son côté indiqué que les salles de classe pourraient être le premier lieu où l’on interdirait aux jeunes d’utiliser les réseaux sociaux et les robots conversationnels dotés d’intelligence artificielle (IA).

Protéger la santé mentale des plus jeunes

Depuis, les réactions se multiplient et cette actualité a fait la manchette quasiment tous les jours cette semaine, et même au-delà des frontières manitobaines.

Renée Desjardins, professeure agrégée à l’Université de Saint-Boniface (USB) et professeure associée à McGill, qui a pour domaine d’expertise la communication numérique multilingue, a fait part de ses doutes dans une lettre à la rédaction au Winnipeg Free Press.

« Si cette mesure peut sembler logique pour protéger les enfants, notamment compte tenu des inquiétudes concernant les risques pour la santé mentale souvent associés à ces technologies, elle ne tient en réalité pas compte des nuances et de la complexité de la situation », a notamment écrit la professeure.

D’abord, Renée Desjardins rappelle, dans sa lettre à l’éditeur, que les réseaux sociaux et les robots conversationnels basés sur l’IA ne sont pas identiques.

« La distinction la plus importante à faire avec l’IA, à mon avis, est que les robots conversationnels régurgitent et, selon le robot et le modèle, opèrent dans une logique de flatter la personne qui émet la requête.

« Alors qu’avec les plateformes sociales numériques, nous avons la possibilité d’être exposés à une polyphonie ou à une diversité d’informations », indique Renée Desjardins, dans une entrevue avec La Liberté.

Renée Desjardins dit également comprendre la volonté provinciale de vouloir interdire les deux technologies, même si là aussi, elle invite à la nuance.

« D’après moi, au niveau de l’éducation et de l’apprentissage, les robots conversationnels, surtout, disons, ceux qui sont commerciaux, par exemple ceux de la firme OpenAI, notamment, ça serait, je pense, là où il faudrait qu’il y ait interdiction.

« Je ne crois pas qu’il faudrait interdire l’accès aux plateformes sociales numériques parce que ce sont des lieux d’échange, de mobilisation et de création. »

Renée Desjardins, professeure agrégée à l'Université de Saint-Boniface et professeure associée à McGill. Ses domaines d'expertise sont la communication numérique multilingueou encore les études sur les médias sociaux.
Renée Desjardins, professeure agrégée à l’Université de Saint-Boniface et professeure associée à McGill. Ses domaines d’expertise sont la communication numérique multilingue ou encore les études sur les médias sociaux. (photo : gracieuseté)

Le besoin de littératie numérique

Pédagogie et éducation semblent être des voies plus préférables pour Renée Desjardins.

« L’interdiction ne permet pas de développer certaines compétences numériques, dont le tri d’informations fiables.

« Je pense qu’il y a moyen d’intégrer la littératie numérique, d’avoir des discussions avec nos cohortes. C’est certain que moi j’enseigne au niveau universitaire mais quand même, je pense que si on amène le sujet, même au primaire, même au secondaire, ça permet de développer et d’affiner les compétences numériques qui permettent de mieux armer, de mieux protéger les jeunes à plus longue visée. »

La professeure agrégée ajoute : « pour moi, interdire, ce n’est pas éduqué. »

Par ailleurs, la mise en place technique d’une telle mesure, déjà étudiée par le gouvernement fédéral récemment, pourrait aussi être compliquée.

Et, « les jeunes trouveront moyen de contourner, de détourner », affirme Renée Desjardins.

« On peut vouloir interdire ce qui se passe en ligne, mais on ne peut pas interdire et censurer ce qui se passe dans le monde réel. En fait, le monde en ligne se fait le reflet du monde réel.

« Les guerres, les politiciens à tendance sociopathe, la pandémie, l’inflation, la crise climatique, ce sont toutes des choses qui minent la santé mentale des jeunes et pourtant on met ça sur le dos des plateformes sociales numériques. Alors qu’il y a beaucoup plus en cause que seules les plateformes sociales numériques en ce qui concerne la santé mentale des jeunes. »

D’autres alternatives

Fait notable, l’Australie, premier pays à interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans en décembre 2025, dit n’avoir remarqué aucun abandon « significatif » des réseaux sociaux dans les semaines qui ont suivi leur interdiction, selon des documents gouvernementaux obtenus par l’AFP (Agence France-Presse).

En revanche, il a été signalé que si peu de temps après l’interdiction, il est difficile de tirer des conclusions définitives de cette initiative australienne.

« Les gouvernements réagissent à une crainte réelle chez les enseignants, le corps enseignant et les parents.

« Je pense que le Manitoba fait bien de réagir. Mais c’est la démarche que j’inviterais à nuancer. Si l’on pouvait développer un curriculum qui passe du primaire au secondaire jusqu’au niveau universitaire, qui se penche sur la littératie numérique, où l’on fait intervenir plusieurs acteurs, ça pourrait être beaucoup plus robuste. »

« Une stratégie gagnante, ça serait justement de décélérer. Et avant d’interdire, de considérer d’autres alternatives, d’autres possibilités qui sont peut-être un peu plus constructives et qui se font le reflet de besoins réels de différentes populations, autant les enseignants, autant les parents, autant les enfants, autant la société », conclut Renée Desjardins.