Le 30 mars, le Collectif LGBTQ* du Manitoba a dévoilé la première phase de Vers des soins pour toustes, un rapport qui met des mots, des chiffres et des parcours sur une réalité encore peu documentée : l’accès aux soins des personnes 2SLGBTQI+ d’expression française au Manitoba, aussi appelées francoqueers.

Publiée par le Collectif LGBTQ*, la première phase de Vers des soins pour toustes repose sur sept entrevues menées entre novembre 2025 et février 2026, pour un total de 37 épisodes de soins analysés.

Si les inégalités d’accès aux soins vécues par les personnes 2SLGBTQI+ et par les francophones en contexte minoritaire sont documentées, très peu de recherches examinent comment ces réalités s’entrecroisent concrètement pour les francoqueers.

« Ce que permet de faire Vers des soins pour tous, avec son approche qualitative, c’est d’aller donner un peu de substance et d’explications derrière les données », explique Maxe Giguère, associé·e de recherche au Collectif LGBTQ* du Manitoba.

Vers des soins pour toustes

Le rapport dresse le profil des personnes francoqueers participantes à cette première phase.

Parmi les 11 réponses au formulaire, neuf personnes ont laissé leurs coordonnées, huit ont répondu aux relances et sept ont finalement été interviewées.

Trois personnes ont entre 25 et 34 ans, deux entre 35 et 44 ans, une entre 16 et 24 ans et une a 65 ans ou plus.

Plusieurs appartiennent à plus d’un groupe minoritaire, six personnes d’une minorité sexuelle, quatre d’une minorité de genre, quatre d’une minorité linguistique, deux sont en situation de handicap et une appartient à une minorité visible.

Du point de vue du genre, les profils sont variés ; trois personnes qui se disent non binaires, agenres ou neutres, deux personnes trans, ainsi qu’une personne qui se dit femme, une homme, une de genre fluide ou bigenre, une bispirituelle, une en questionnement ou en évolution, et une dans une autre catégorie.

Même diversité du côté des orientations sexuelles avec trois personnes qui se disent lesbiennes, deux bisexuelles, une personne gai·e, une polysexuelle, une en questionnement ou en évolution et une dans une autre orientation.

Sur le plan linguistique, six personnes se disent francophones, trois bilingues français-anglais, une anglophone et une multilingue.

L’échantillon est aussi très scolarisé, avec quatre personnes ayant un baccalauréat et trois une maîtrise.

En plus de cela, il est surtout urbain, avec quatre personnes vivant à l’est de la Rivière-Rouge, deux à l’ouest, et aucune dans les catégories rurales proposées au tableau sociodémographique du rapport.

Sur les 37 épisodes de soins analysés, 24 se sont déroulés en anglais, neuf dans un format hybride, trois en français et un demeure indéterminé sur le plan linguistique.

Les soins d’urgence et spécialisés sont les plus fréquents avec 13 épisodes, suivis des soins primaires avec 12, des soins paramédicaux avec 8, des soins de santé mentale avec 6 et des soins 2SLGBTQI+ avec 4 épisodes.

Parmi ces épisodes, 27 étaient entièrement couverts financièrement, six ne l’étaient pas du tout, deux étaient partiellement couverts et deux sont classés comme indéterminés dans le rapport.

« Les individus sont dans des situations où ils sont obligés de choisir ce qu’ils privilégient et ce qu’ils sacrifient », résume Maxe Giguère.

Ce que montre cette première phase, c’est donc une succession de compromis entre langue, inclusivité, offres et coûts : « J’ai le choix entre ces services-là, qui sont couverts, mais qui sont en anglais, ou ces services-là qui ne sont pas couverts, mais sont inclusifs des personnes queer, ou peut-être pas inclusifs, mais en français ».

Quelques chiffres

Selon le Recensement de 2021 de Statistique Canada, plus de 56 % de la population du Manitoba vit à Winnipeg, où la densité de population est environ 650 fois plus élevée que la moyenne provinciale.

Le rapport du Collectif LGBTQ* rappelle également que plus des deux tiers de la population d’expression française du Manitoba résident à Winnipeg et qu’environ 8,4 % de la population manitobaine est d’expression française, dont 2,8 % a le français comme langue maternelle.

Faute de données intersectionnelles précises, le rapport propose aussi un ordre de grandeur du nombre de personnes francoqueers au Manitoba.

Une estimation basée sur les taux disponibles suggère environ 4 510 personnes.

« Le 4 500, c’est quand on multiplie le taux de personnes queer, le taux de personnes francophones, ça donne un estimé, mais ça pourrait être plus que ça, ça pourrait être moins que ça », précise Maxe Giguère.

En français, à quel prix?

Vers des soins pour toustes montre que 90 % des personnes d’expression française au Manitoba considèrent important de recevoir des services en français.

Pourtant, un peu plus de la moitié disent demander ces services, et environ un quart déclarent en recevoir.

Chez les personnes francoqueers, la proportion de celles qui disent se faire proposer spontanément des services en français demeure très faible.

Vers des soins pour toustes s’inscrit donc dans la continuité de Des nôtres, publié en 2021 par le Collectif LGBTQ* du Manitoba. Maxe Giguère rappelle que

Des nôtres, étude quantitative, montrait déjà une utilisation limitée des services en français : « Ça varie de quelque chose comme 5 à 25 % selon le type de service ».

Vers des soins pour toustes souligne également plusieurs facteurs qui compliquent l’accès aux soins pour les personnes francoqueers.

Selon les sources mobilisées par le rapport, parmi les raisons mentionnées dans les travaux cités figurent notamment l’indisponibilité de services en français de qualité comparable à ceux offerts en anglais environ 59,1 %, la difficulté à repérer les services disponibles ici 37,9 %, la qualité variable du français dans certains services 33,3 %, ou encore la crainte de vivre de la discrimination ici 31,8 %.

Santé mentale

La santé mentale apparaît comme l’un des secteurs où la combinaison entre langue et inclusivité est la plus déterminante, mais aussi l’une des plus difficiles à trouver.

Le rapport note que les barrières financières y sont particulièrement visibles, notamment parce que ces soins ne bénéficient pas d’une couverture universelle.

Dans la phase 1, six épisodes n’avaient aucune couverture financière et deux une couverture partielle.

« C’est sûr que s’il y avait des soins de santé mentale gratuits pour tout le monde, incluant des soins de santé mentale spécialisés sur les questions queer et en français, il n’y aurait pas d’obligation de faire des compromis, mais la situation, c’est que ce n’est pas ça en ce moment », dit Maxe Giguère.

Le rapport montre aussi que les besoins varient selon les secteurs.

Les soins primaires et la santé mentale sont les domaines où la combinaison entre la langue et l’inclusivité est la plus importante, mais aussi la plus difficile à trouver.

Ainsi, les soins spécialisés et d’urgence se déroulent souvent en anglais, même dans des organisations bilingues, tandis que les soins paramédicaux dépendent davantage des ressources financières.

Quant aux soins 2SLGBTQI+, ils sont principalement offerts en anglais et ne sont jamais désignés bilingues ni francophones.

Agir

Le rapport formule également plusieurs pistes d’action destinées aux organisations de santé, aux décideurs publics et aux milieux de la recherche.

L’on y retrouve notamment l’importance de rendre plus visibles les prestataires capables d’offrir des services en français, d’assurer une véritable offre active dans cette langue et d’intégrer un langage inclusif dans les pratiques et les communications.

Le document encourage aussi les organisations 2SLGBTQI+ à rendre leurs ressources disponibles en français, tandis que les organisations francophones sont invitées à mieux intégrer les réalités 2SLGBTQI+ dans leurs répertoires, formulaires et services.

« À terme, on espère réduire le nombre de compromis que les personnes doivent faire pour accéder aux soins », souligne Maxe Giguère.

« L’idée, c’est que la langue et l’inclusion ne soient plus des obstacles, mais des dimensions intégrées dès le départ », indique-t-iel.

La phase suivante du projet porte maintenant sur les prestataires et les gestion- naires, avant une troisième phase consacrée à la création et au déploiement d’une formation professionnelle.

« On va diffuser l’infor-mation le plus possible pour faire avancer les recommandations. Mais c’est sûr que ce rendu-là, ça ne dépend pas de nous », conclut Maxe Giguère.