Ryan Doucette vient de la Baie-Sainte-Marie, en Nouvelle-Écosse — une communauté francophone acadienne isolée, où tout le monde parle le même français, jusqu’à ce qu’on sorte de là. Sinem Kara a grandi entre une famille turque et une pizzéria à Saint-Jean-sur-Richelieu, naviguant depuis l’enfance entre deux langues, deux cultures, deux versions d’elle-même. Dans le deuxième épisode d’On rit pareil!, la série balado de La Liberté sur l’humour et la francophonie canadienne, ces deux humoristes posent une question qui semble simple : ton accent fait-tu partie de la joke? La réponse relève bien plus que du stand-up.

Deux humoristes, deux accents, une même question

« Toute ma jeunesse, j’ai entendu : les Acadiens parlent mal. Ma mère disait tout le temps : On va pas arriver là avec mon bon français. » Ces mots de Ryan Doucette résument ce que des milliers de francophones en situation minoritaire ont vécu : cette certitude intériorisée que leur façon de parler est une faiblesse, un obstacle, quelque chose à corriger.

Sinem Kara, elle, se retrouvait trop québécoise pour ses amis turcs, et légèrement différente, surtout au niveau de l’accent, pour ses amis québécois. « Mais alors je suis qui? », dit-elle en riant. Derrière le rire, la question est sincère.

 

L’accent comme carte d’identité sonore

Ce phénomène a un nom. Les linguistes parlent d’insécurité linguistique : ce sentiment profond et intériorisé que sa façon de parler est insuffisante, incorrecte ou encore moins légitime que celle des autres. Dans des cas plus extrêmes, on peut même parler de glottophobie : la discrimination fondée sur l’accent, aux conséquences bien réelles sur l’emploi, les relations sociales et l’estime de soi.

 

La linguiste Sandrine Hallion, de l’Université de Saint-Boniface (intervenante dans un autre de nos balados : Autres Regards), parle même d’une double infériorisation pour les francophones en milieu minoritaire : le français local jugé insuffisant face à l’anglais dominant, mais aussi face au français dit « standard ». « Dès qu’on ouvre la bouche, on dit qui on est. C’est une carte d’identité sonore ». Une carte d’identité, en effet, que Ryan et Sinem, chacun à leur façon, ont appris à porter, et à retourner, à leur avantage.

 

Quand l’insécurité devient matière comique

Mais plutôt que d’effacer leur accent (d’ailleurs, est-ce même possible?), ils en ont fait leur signature. Ryan Doucette raconte ce que lui a dit son vieux caméraman lors du tournage du Sens du punch : « C’est pas que t’écris des jokes, c’est juste que tu dis du stuff d’une weird façon, pis c’est ça qui fait la joke. » Pour Ryan, la façon de dire la joke, c’est presque toute la joke.

Sinem Kara, elle, a découvert lors des Rendez-vous de la francophonie que les publics francophones en milieu minoritaire reconnaissaient quelque chose dans son humour : ce sentiment d’être entre deux mondes. « On dirait que c’est comme si j’avais trouvé plein d’autres immigrants à travers le Canada. Je ne pensais pas être autant comprise à travers la francophonie canadienne.

« Ce qui fait la richesse des gens, c’est leur différence. Si tu peux l’axer sur quelque chose, que ça soit ton accent ou ton énergie, tu y vas à fond. »

 

Pour aller plus loin

Ce n’est pas fini! Retrouvez le célèbre Boucar Diouf, lundi 18 mai, dans sa capsule Le moment Boucar : un regard réflexif sur les accents, la langue et ce qu’ils révèlent de nos francophonies.

 

Grande annonce : Et dans deux semaines, la série se poursuit avec une conversation qui s’annonce explosive : Mike Ward et Micheline Marchildon se demandent si on peut vraiment rire de tout, partout, avec tout le monde. À ne pas manquer!
On rit pareil! est disponible sur toutes les plateformes d’écoute et dans notre rubrique balado.