Dans une nouvelle étude se penchant sur les liens entre la religion et l’identité sexuelle, Kevin Prada, chercheur franco-manitobain, examine les effets de l’homophobie et de la transphobie intériorisées au sein des croyances religieuses sur la santé mentale des membres de la communauté 2ELGBTQI+.
L’étude définit la stigmatisation intériorisée comme « l’adoption interne de normes sociales privilégiant l’hétérosexualité et les identités cisgenres ».
Chez les personnes queer, cela peut donner lieu à des modes de pensée qui rejettent leur propre identité, par exemple à travers des sentiments de honte ou de dégoût.
Ces sentiments peuvent résulter des enseignements de religions décrites comme étant « non affirmatives », c’est-àdire de religions qui ne font pas preuve de tolérance envers les identités et les expériences queer.
Cette étude poursuit les résultats d’une autre, publiée l’année dernière par le chercheur Kevin Prada.
Après avoir mené la première étude quantitative au Canada sur les différences d’impact de la religiosité et de la spiritualité sur le bien-être mental des membres de la communauté 2ELGBTQI+, ce doctorant en psychologie clinique de l’Université McGill souhaitait ensuite approfondir ses conclusions.
Son étude avait mis en évidence des tendances indiquant que la religiosité avait des effets négatifs sur la santé mentale, tandis que la spiritualité avait tendance à avoir des effets positifs.
« La religiosité a tendance à être plus conceptualisée comme une pratique extérieure : je vais à la messe, les prières, le rituel, dit-il.
La spiritualité, ça a plus tendance à être l’expérience intérieure, une transcendance, une connexion à quelque chose de plus grand que soi. »
Il a donc entrepris une revue systématique des études publiées sur la santé mentale et la religion chez les membres de la communauté 2ELGBTQI+.
Cette analyse a examiné 55 études portant sur plus d’un demi-million de sujets, un projet incluant des participants de différentes religions et de diverses cultures.
La conclusion de cette étude : « par le biais d’homophobie, de biphobie, de transphobie internalisée, surtout dans des contextes de religion non affirmative, on trouve un paquet de séquelles sur la santé mentale. »
Les répercussions sur la santé mentale
Selon son étude, la stigmatisation intériorisée entraîne un large éventail de répercussions négatives sur la santé mentale allant du stress chronique aux idées suicidaires en passant par l’usage de substances.
« On sait que l’homophobie internalisée, ça promeut la déconnexion du corps. Les troubles alimentaires deviennent beaucoup plus communs. »
Ces répercussions découlent surtout de l’intériorisation de l’idée selon laquelle notre valeur en tant que personne dépend d’une relation favorable avec un être divin.
Ainsi, bien que plusieurs religions considèrent que tout péché est pardonnable, des complications surviennent pour les personnes queer, car leur péché réside dans leur identité inhérente.
L’intériorisation des sentiments négatifs qui accompagnent ce dilemme entraîne donc dépression, anxiété et d’autres impacts sur la santé mentale.
Tout cela, sans même tenir compte des effets de certaines pratiques externes comme les thérapies de conversion.
Ces pratiques, interdites au Canada depuis 2021, en raison de leur inefficacité et des torts qu’elles causent, visent à modifier ou suppri- mer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne.
Elles reposent sur des méthodes qui cherchent à faire renoncer les personnes queer à ce qu’elles sont, souvent par la pression, la culpabilisation ou des traitements violents ou dégradants.
Kevin Prada apporte toutefois une nuance importante.
Bien que l’on observe ces effets au sein des communautés religieuses, il souligne que ce n’est pas la religion en soi qui est à l’origine des problèmes de santé mentale, mais plutôt la mesure dans laquelle elle favorise la stigmatisation intériorisée.
« Cette distinction est très important parce qu’il y a des choses qu’on peut faire. On peut créer, quand même, des contextes où notre idéologie, notre théologie ne mène pas les gens dans la détresse. »
Selon lui, il faudrait trouver des moyens créatifs pour permettre aux personnes queer de s’épanouir pleinement dans leur foi.
Il ajoute qu’au sein de la communauté 2ELGBTQI+, beaucoup se montrent réticents et distants vis-à-vis de la spiritualité dans son ensemble, puisqu’ils la perçoivent comme un environnement oppressant.
Une perspective qui, selon lui, pourrait empêcher plusieurs personnes queer de bénéficier des effets positifs de la spiritualité sur la santé mentale.
Les recherches montrent que les pratiques spirituelles comme la méditation, la pleine conscience, la prière et les rituels apportent une multitude de bienfaits physiques et psychologiques.
« On voit aussi que l’appartenance peut être extrêmement bénéfique. Même si ça peut être une lame à double tranchant si on appartient à une communauté non affirmative, lorsqu’on est capable d’accéder à des communautés spirituelles qui sont affirmatives, là, ça aide. »
Kevin Prada poursuit actuellement ses recherches sur l’aspect qualitatif de ce même sujet et affirme déjà percevoir une réappropriation queer de certaines pratiques spirituelles.
En d’autres mots, ces personnes manifestent leur foi d’une manière qui s’adapte à leur identité queer, ce qui leur confère une autonomie et peut les aider à surmonter les situations difficiles liées à leur identité minoritaire.
« C’est surprenant de voir le nombre d’articles qui parlent d’hommes gays dans les années 80, 90 qui ont soudé une spiritualité pour faire face au décès d’un être cher au SIDA. »
L’ambivalence, un thème important
Il existe une multitude de raisons pour lesquelles les personnes 2ELGBTQI+ choisissent de rester dans leur religion, incluant la culture, la famille, l’attachement et le sentiment d’appartenance.
L’ambivalence est le terme utilisé par Kevin Prada pour décrire la relation complexe que les personnes queer peuvent entretenir avec leur religion.
« Lorsqu’un enfant commence dans une religion avec sa famille dès son enfance, ça se soude dans son identité.
C’est très difficile ensuite de quitter parce que ça fait partie de la personne. »
Il approfondit ce thème dans ses recherches qualitatives actuelles qui, grâce aux témoignages beaucoup plus détaillés des participants, lui permettent d’accéder à une vision plus riche de la réalité des personnes religieuses queer.
Kevin Prada évoque par exemple une étude menée auprès d’hommes gays non assumés au sein d’une communauté juive orthodoxe de New York, dont la plupart sont mariés et ont des enfants.
Leur communauté étant profondément connectée à toutes les autres parties de leur vie, ces hommes risqueraient de tout perdre si leur identité sexuelle était révélée.
« On voit ce combat, de vouloir être une bonne personne et de vouloir se réconcilier à son créateur sans pour autant pouvoir le faire. »
Mais le chercheur constate aussi parfois de nombreux exemples de « queering », c’est-à-dire de réconciliation entre la pratique spirituelle et l’identité sexuelle.
« Il y a beaucoup de récits de transformation. Sincèrement, je me suis trouvé avec les larmes aux yeux, je me suis trouvé à rire. Ça accentue cette réalité que les personnes queer sont des personnes créatives, sont des personnes fortes, sont des personnes résilientes. »
Un message porteur d’espoir
À travers cette série de recherches, Kevin Prada est convaincu que les personnes religieuses queer ont la capacité de s’approprier leur foi, quelles que soient leurs circonstances.
En 2026, explique-t-il, il existe plusieurs ressources en ligne anonymes et discrètes permettant aux personnes 2ELGBTQI+ de trouver une communauté ou de se réconcilier d’une manière différente.
« Tu as l’indépendance, la sagesse, le savoir-faire pour faire des choix qui sont cohérents pour toi, dit-il. Ça veut pas dire que tu vas faire un coming out, mais c’est possible de trouver d’autres personnes qui vont pouvoir faire écho de ton expérience. »
Il invite également les personnes non-queer à se demander comment ils et elles peuvent contribuer à faire une place à la culture queer au sein de leur religion.
« Quel apport, quels bienfaits est-ce que ces personnes pourraient avoir chez nous? Est-ce qu’on est même ouverts à ça? »
Initiative de journalisme local
