Publié en mai, le rapport fédéral Recherche en français et égalité réelle : Une occasion à saisir propose de mieux structurer et financer la recherche en français au Canada.

À l’Université de Saint-Boniface, Danielle de Moissac, membre manitobaine du groupe consultatif, y voit une occasion de renforcer la recherche francophone en contexte minoritaire.

L’Acfas, qui y a consacré un colloque lors de son dernier congrès, veut maintenant faire déboucher cette mobilisation sur des actions concrètes.

« C’est vraiment un moment historique », estime Sophie Montreuil, directrice générale de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (Acfas).

Après plusieurs années de mobilisation, le rapport fédéral préconise trois leviers pour mieux soutenir la recherche en français au Canada : une meilleure coordination, un fonds dédié et une plus grande responsabilisation du gouvernement fédéral.

Le rapport propose d’abord la création d’un Secrétariat de coordination de la recherche en français, pour éviter que les efforts restent dispersés.

Danielle de Moissac, professeure à l’Université de Saint-Boniface (USB) et membre du groupe consultatif, résume le problème ainsi : « Les chercheurs francophones à travers le Canada essaient de s’arranger comme ils le peuvent, mais il n’y a pas vraiment d’action concertée. »

Un Fonds d’appui et de valorisation de la recherche en français est également prescrit, doté de 40 millions $ par an.

Une enveloppe dédiée qui, selon Sophie Montreuil, viendrait « en complément » des financements déjà offerts par les organismes fédéraux de financement de la recherche.

« Ce n’est pas une guerre contre les conseils subventionnaires. »

Enfin, le rapport demande une plus grande exemplarité du gouvernement fédéral.

Pour la directrice de l’Acfas, cette recommandation rappelle que le soutien aux sciences en français ne relève plus seulement de la bonne volonté : les institutions fédérales « n’ont d’autre choix que de respecter la loi ».

Un projet rondement mené

Le groupe consultatif a été formé à la suite d’un appel d’intérêt lancé à l’échelle du pays.

Pour Danielle de Moissac, sa composition a été l’une de ses forces.

« À travers le Canada, on est en effet représentés par quelqu’un de pratiquement chaque province. »

La professeure de l’Université de Saint-Boniface, qui y représentait le Manitoba, évoque aussi une diversité de disciplines et de milieux universitaires, entre grandes universités, petits établissements francophones et universités anglophones.

Mené « comme un projet de recherche », le rapport se veut le résultat d’une démarche méthodique, appuyée sur des mémoires, des entrevues et des rencontres avec des acteurs du monde universitaire et collégial, ainsi qu’avec des instances gouvernementales.

« On a entendu beaucoup de monde, puis on est partis de ça, on a fait nos analyses, nos interprétations et on est arrivés avec des recommandations. »

Danielle de Moissac estime que les recommandations formulées reflètent les réalités entendues, tant au Québec qu’en situation minoritaire. « Ce ne sont pas des suppositions qu’on se fait, mais vraiment ce qu’on nous a dit », résume-t-elle.

L’écho manitobain

Ces enjeux rejoignent directement le champ de recherche de Danielle de Moissac.

Professeure à la Faculté des sciences de l’USB, Danielle de Moissac travaille notamment sur la santé des jeunes adultes, la santé mentale et l’accès aux services de santé pour les francophones en situation linguistique minoritaire.

À l’USB, la chercheuse voit déjà des bases sur lesquelles s’appuyer.

« Chez nous, la langue de publication en français est valorisée. »

Elle rappelle que les demandes de financement, les articles et les publications peuvent y être soumis en français. Mais l’établissement demeure limité par le faible nombre de programmes de cycles supérieurs.

Selon la professeure, cela réduit le bassin d’étudiants chercheurs pouvant appuyer les projets menés à l’USB.

« Nos étudiants de premier cycle sont très doués et très capables, mais ils ne peuvent pas nécessairement faire autant qu’un étudiant au doctorat. »

La diffusion des savoirs représente aussi un enjeu local. Danielle de Moissac cite notamment les Presses universitaires de Saint-Boniface, qu’elle présente comme uniques en leur genre dans l’Ouest canadien.

« Le potentiel est énorme, mais sans un minimum de soutien, c’est vraiment difficile pour eux de faire le travail qu’ils ont à faire. »

Plus qu’une langue de diffusion

Pour Danielle de Moissac, la recherche en français repose aussi sur une relation de proximité avec le tissu local.

« Surtout au Manitoba, j’ai remarqué qu’on travaille bien ensemble avec les gens de la communauté. Il y a un engagement, une fierté francophone. »

En recherche, la langue influence la manière de poser les questions, de nommer les problèmes et d’interpréter les réalités vécues.

« Quand on fonctionne dans une langue autre que notre langue maternelle, ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas le même vocabulaire. Ce n’est pas la même façon de penser », explique la chercheuse de l’USB.

Sophie Montreuil partage ce constat : « la langue n’est pas juste un véhicule ».

La directrice générale de l’Acfas élargit toutefois l’enjeu à l’échelle du pays.

Elle rappelle que la recherche dont il est question est publique, « financée par l’argent des contribuables ».

Elle doit donc, selon elle, nourrir des politiques publiques qui servent toute la population canadienne, « pas uniquement les populations anglophones ».

« Si toute pensée scientifique ne devait s’exprimer qu’en anglais, ce serait forcément un appauvrissement. […] Un appauvrissement à tous égards. Un appauvrissement pour l’humanité. »

Du diagnostic à l’action

Après plusieurs années de mobilisation, Sophie Montreuil voit dans ce rapport une nouvelle étape plutôt qu’un point de départ. La directrice générale rappelle notamment que, depuis 2022, l’Acfas a publié neuf mémoires sur la recherche en français.

La publication du rapport par le ministre fédéral Marc Miller, quelques jours avant le 93e Congrès de l’Acfas, tenu du 11 au 15 mai à l’Université du Québec à Trois-Rivières, a donné un nouvel élan à cette mobilisation.

Le congrès s’est ouvert avec un colloque consacré au rapport et à ses recommandations, tandis que le ministre était aussi présent à la soirée d’ouverture.

« Le groupe, vous avez terminé votre travail. Maintenant, nous, on prend le relais », a déclaré Sophie Montreuil.

Ce relais pourrait aussi s’appuyer sur un levier législatif. Elle évoque par exemple le règlement lié à la partie VII de la Loi sur les langues officielles, encore à l’état d’avant-projet, qui pourrait offrir de nouveaux outils pour défendre les recommandations sur les sciences en français.

Dans ce contexte, le rapport devient, pour Sophie Montreuil, « l’outil parfait pour que la concertation soit maximale ».

L’Acfas veut désormais maintenir le rapport dans l’actualité et coordonner ses efforts avec d’autres organisations.

Objectif : saisir toutes les occasions de rappeler ces préconisations à Ottawa. Danielle de Moissac évoque elle aussi la nécessité d’une suite concertée.

Lors du colloque de l’Acfas, l’idée d’un « plan de diffusion » et d’un « plan de continuité » a été soulevée.

« Il va falloir qu’on fasse chacun des choses dans nos provinces, mais ça n’empêche pas qu’on ait une action concertée pour faire avancer ces recommandations. »

La suite appartient désormais au gouvernement fédéral, que Sophie Montreuil espère voir se prononcer d’ici la rentrée.

Mais la directrice générale de l’Acfas prévient déjà : « Si la réponse officielle n’est pas à la hauteur de nos attentes, on ne va pas rester silencieux. »