C’est devant le premier ministre canadien qu’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a lancé il y a quelques jours, depuis la tribune du Parlement européen à Strasbourg où elle prononçait son discours annuel sur l’état de l’Union, une proposition sans précédent : faire du Canada le premier « membre associé » de l’Union européenne.

« Nous voulons élever les relations avec le Canada au plus haut niveau possible (…) Je voudrais donc œuvrer avec vous à la possibilité pour le Canada de devenir le premier membre associé de l’UE », a-t-elle déclaré au premier ministre canadien, invité à Strasbourg.

Elle a également proposé que le pays rejoigne le futur « Conseil européen de sécurité », qu’elle appelle de ses vœux.

Un geste salué par Ottawa. Plus tôt, Carney avait été reçu par la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, qui l’avait invité à s’adresser aux députés à un moment jugé « charnière » pour le Canada et l’Union Européenne (UE).

Le Canada et l’Union Européenne avancent ensemble

Dans un monde devenu « plus dangereux et plus divisé », les dirigeants ont promis de renforcer l’autonomie stratégique des deux partenaires grâce à une coopération couvrant les minéraux critiques, les capacités industrielles de défense, l’intelligence artificielle et le calcul, la sécurité énergétique, l’espace, ainsi que les services financiers et les paiements.

Ils ont aussi insisté sur les liens entre leurs populations : voyager, étudier, commercer, travailler des deux côtés de l’Atlantique et ont réaffirmé leur soutien à l’Ukraine.

Ces liens stratégiques entre le Canada et l’Union Européenne sont au coeur des recherches de Benjamin Boutin, professeur à l’Université d’Ottawa et chercheur associé à l’Institut Prospective et sécurité en Europe.

À peine quelques jours avant l’annonce d’Ursula von der Leyen, Benjamin Boutin avait co-écrit une tribune avec Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et sécurité en Europe, dans laquelle il évoquait l’idée de « membre associé » pour l’Islande, avec « des paragraphes pour dire qu’il fallait aussi proposer ça au Royaume-Uni et au Canada », précise-t-il. 

Benjamin Boutin, professeur à l'Université d'Ottawa et chercheur associé à l’Institut Prospective et sécurité en Europe.
Benjamin Boutin, professeur à l’Université d’Ottawa et chercheur associé à l’Institut Prospective et sécurité en Europe. (photo : benjamin-boutin.fr)

Née lors d’un séjour en Islande, où les habitants avaient refusé de reprendre les négociations d’adhésion, sa réflexion visait un entre-deux. « Quand je l’ai proposé dans la tribune, je me suis dit qu’il faut un statut intermédiaire entre membre de plein droit et partenaire tiers. »

« Cet État périphérique, déjà partiellement intégré à travers le marché européen, à l’espace Schengen (1), qui a aussi des partenariats avec les universités européennes, etc. Donc, ils sont déjà partiellement intégrés mais ne veulent pas être membre de plein droit, donc est-ce qu’il ne faut pas un statut intermédiaire? Et est-ce que ce statut intermédiaire n’intéresserait pas aussi le Royaume-Uni et le Canada? », voilà l’origine de la réflexion de Benjamin Boutin.

Maintenant, que recouvrira ce terme de « membre associé »? Benjamin Boutin s’attend à plus d’informations lors du Sommet UE-Canada, prévu à la fin du mois d’octobre à Montréal.

Que recouvrira ce « membre associé »?

En attendant, l’expert avance quelques hypothèses sur ce que l’on pourrait retrouver dans ce « membre associé » à la canadienne.

L’accès à Erasmus (2) « a l’air en bonne voie », de même que la coopération sur les minerais critiques ; l’accès à l’espace Schengen serait important, même si le CETA (3) abolit déjà « beaucoup de barrières douanières », rappelle Benjamin Boutin

En revanche, prévient Benjamin Boutin, « il n’y aura évidemment pas la politique agricole commune, la politique de pêche commune », ni « de droit de vote des ministres canadiens au Conseil de l’Union européenne » ou même de sièges au Parlement européen.

Il rappelle aussi les jalons récents qui préparent ce statut : le Partenariat de sécurité et de défense signé en 2025, le mécanisme SAFE (Security Action for Europe) qui est un fonds de réarmement, ou encore la future présence d’un artiste canadien lors de l’Eurovision, un concours de chant européen créé en 1956.

De manière générale, ce rapprochement avec l’UE s’inscrit dans la volonté canadienne de trouver d’autres marchés que celui des États-Unis.

Alors, l’Europe peut-elle être un contrepoids crédible au marché américain? Benjamin Boutin répond : « Oui et non. »

« Oui, parce qu’en termes de valeur, de nombre de consommateurs de la classe moyenne et de marché intérieur, c’est équivalent, même un peu supérieur du côté de l’Union européenne. »

Mais, non car la dépendance des exportations canadiennes vers les États-Unis reste considérable, même si celle-ci à tendance à se réduire.

En effet, la part des exportations canadiennes à destination des États-Unis a reculé, passant de 76 % en 2024 à 72 % en 2025.

« Mais ça reste une dépendance majeure. Surtout, cette dépendance a lieu dans le domaine du numérique, bien sûr, et puis de la défense », signale Benjamin Boutin.

Bilinguisme : un atout à mieux exploiter

Par ailleurs, pour Benjamin Boutin, dont les recherches portent sur la Francophonie et l’Union européenne, voit dans le bilinguisme canadien un atout sous-exploité.

Le Canada, ajoute-t-il, « peut jouer sur ces deux tableaux » : celui des institutions, mais aussi des « réseaux d’influence francophones, à Bruxelles notamment, qui est quand même une ville francophone », et des pays fondateurs « entièrement ou partiellement francophones ».

Le spécialiste encourage également les communautés francophones hors Québec à jouer un rôle dans ce besoin de diversification. Les provinces auraient tout intérêt à faire « une veille et une cartographie des besoins » des Européens.

Il invite donc à tisser des ponts avec l’Europe, tout en mentionnant également l’Afrique.

« Ne pas sous-estimer aussi les collaborations et les échanges économiques notamment, mais pas que, avec l’Afrique qui fait un autre débouché. »

(1) Zone de libre circulation qui regroupe 29 États européens, il s’agit d’un espace unique en matière de voyages internationaux et de contrôles frontaliers, où le franchissement des frontières intérieures s’effectue librement. 

(2) Erasmus est programme proposé dans les pays de l’Union européenne et plusieurs pays partenaires qui permet de partir à l’étranger pour étudier, faire un stage, se former ou faire du bénévolat. 

(3) Le Comprehensive Economic and Trade Agreement (CETA) est un accord commercial bilatéral de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada.