Selon la Ville de Winnipeg, 50 767 personnes ont voté par anticipation aux élections municipales et scolaires de 2026, soit 21,2 % de plus qu’en 2022, où les 41 895 votes anticipés constituaient le précédent record.

Sans tirer de conclusion, il est à noter que la Ville avait ouvert certains bureaux de vote par anticipation quatre jours plutôt que les trois jours habituels.

L’augmentation du vote par anticipation aux élections municipales de Winnipeg ne reflète pas nécessairement un engouement accru des électeurs admissibles à voter.

Selon les données du greffier municipal, sur les 533 856 électeurs inscrits sur les listes électorales, seulement 202 649  ont voté.

Alexandre Brassard, professeur agrégé de sciences politiques à l’Université de Saint-Boniface (USB), et Mary Agnes Welch, partenaire de Probe Research, s’accordent à dire que cette hausse témoigne plutôt d’une nouvelle habitude électorale : voter par anticipation.

« Le vote par anticipation est de plus en plus populaire à Winnipeg comme partout au Canada et à tous les paliers de gouvernement. Le vote par anticipation ne suffit pas pour augmenter le taux de participation tout court.

« Depuis 2014, la participation électorale est en chute à Winnipeg, mais depuis la même date, le taux de vote par anticipation est en hausse. Donc, les deux éléments vont dans des directions différentes.

« Moi, ce que ça me dit, c’est que le vote par anticipation, ça n’attire pas de nouveaux électeurs, mais que ça rend service à ceux qui auraient voté de toute façon », explique Alexandre Brassard.

« On voit vraiment un changement d’habitude électoral partout au Canada où les gens vont voter en avance. Et ça ne nous montre pas qu’il y a un plus d’intérêt dans une course, c’est juste que c’est beaucoup plus facile de voter en avance », corrobore Mary Agnes Welch.

Le taux global de participation est passé de 50,23 % en 2014 à 42 % en 2018, puis à 37,5 % en 2022.

« Alors, cette fois-ci, avec 38 %, on a gagné un point peut-être, mais ça confirme une tendance longue. Les gens participent peu aux élections municipales ici depuis au moins une décennie », analyse Alexandre Brassard.

Alexandre Brassard, professeur agrégé de sciences politiques à l’USB, analyse le taux de participation aux élections municipales de Winnipeg.
Alexandre Brassard, professeur agrégé de sciences politiques à l’USB, analyse le taux de participation aux élections municipales de Winnipeg. (photo : Marta Guerrero)

Le prix de l’abstentionnisme

Alexandre Brassard juge ce taux de participation « décevant et « dommageable pour la démocratie », tout en soulignant que les effets de l’abstention se manifestent à trois niveaux.

Le premier concerne les mandats des élus municipaux.

« Les enjeux qui sont décidés au niveau municipal sont très importants. Outre que la gestion des déchets, la qualité des routes, le déneigement, l’eau courante, les égouts, il y a aussi le système de bus, les pistes cyclables, la police, les pompiers, les centres récréatifs, les piscines. On a parlé de la piscine Happyland beaucoup dans Saint-Boniface, la lutte contre l’itinérance, la pollution du lac Winnipeg, la qualité du logement », énuméré-t-il.

L’abstentionnisme est également dommageable parce qu’il peut favoriser la tyrannie de la minorité active.

« C’est que s’il y a peu de gens qui votent, ça peut permettre à certains petits groupes d’intérêts qui sont bien organisés de tenir en otage une majorité qui serait apathique », ajoute Alexandre Brassard.

Le troisième impact concerne ce que les sciences politiques appellent le « biais de participation », qui peut entraîner un cercle vicieux au détriment des populations les plus défavorisées.

« Les abstentions ne sont pas réparties au hasard. Il y a des groupes qui s’abstiennent plus que d’autres. On observe que l’abstentionnisme s’attend à toucher davantage les jeunes, les locataires, les personnes à faible revenu, les nouveaux arrivants, puis aussi certains quartiers un peu plus défavorisés.

« Ce que ça veut dire, c’est que ces groupes-là, ces régions-là qui votent moins, reçoivent moins l’oreille des élus. Alors, ces groupes-là qui votent moins sont moins entendus. Et donc, le résultat, c’est que les décisions sont prises en leur défaveur ou en ignorant leurs intérêts.

« Et donc, les gens se sentent peu écoutés. Comme conséquence, ils votent encore moins la fois suivante. Donc, ça crée un cercle vicieux, explique Alexandre Brassard, Ça crée un cycle d’exclusion dans la vie politique. »

Mary Agnes Welch indique que les jeunes utilisent d’autres moyens de faire entendre leurs revendications, notamment les réseaux sociaux.

Elle rejoint toutefois Alexandre Brassard sur les conséquences de l’abstentionnisme, qui favorise le maintien du pouvoir entre les mains d’un groupe plus favorisé.

« Je pense également que cela a pour effet de donner tout le pouvoir aux personnes plus fortunées, plus scolarisées et généralement plus âgées. Comme ce sont elles qui votent, ce sont elles que Scott Gillingham et tous les conseillers vont écouter et dont ils vont satisfaire les demandes et les opinions, délaissant ainsi la population qui ne vote pas », explique-t-elle.

Les raisons de l’abstention des Winnipégois

De l’avis du professeur Alexandre Brassard, le manque d’information constitue l’un des principaux facteurs qui alimentent l’abstentionnisme.

« Les électeurs sont assez mal informés sur les acteurs et sur les enjeux municipaux. Il faut bien le dire, la politique municipale a une couverture médiatique qui est assez limitée… Ensuite, les gens ne comprennent pas toujours l’impact des décisions de la Ville sur leur vie quotidienne.

« Et, je dirais que les électeurs ne sont pas assez motivés. Et ça, ce sont plus des facteurs de nature structurelle. C’est-à-dire qu’il y a des électeurs qui ont l’impression que pendant les élections, il n’y a pas d’enjeu saillant. Et donc, ils ne se donnent pas la peine de voter. Certains aussi ne se sentent pas bien représentés par les candidats en lice. Il y a certains qui ont l’impression que le gagnant est déjà connu de toute façon.

« Et le dernier facteur est un peu plus subtil. C’est de nature un peu plus psychologique. C’est le fait que les élections municipales demandent un effort cognitif plus élevé que les autres types d’élections. Ça demande à l’électeur d’effectuer des recherches, de réfléchir, de trouver l’information, beaucoup plus », analyse Alexandre Brassard.

Stimuler la participation aux élections municipales

Alexandre Brassard propose la création de partis politiques municipaux afin de faciliter le « travail cognitif » qui permettrait aux électeurs de s’identifier plus rapidement à un candidat.

« Il faudrait peut-être moins de candidats qui sont mieux connus, qui sont mieux couverts par les médias pendant de plus longues périodes », estime Alexandre Brassard.

« Les partis politiques ont aussi l’avantage de faire sortir le vote. Le jour de l’élection, ils se transforment en machines : ils appellent des gens, font du porte-à-porte, offrent des transports vers les bureaux de scrutin », soutient-il, tout en soulignant que cette mesure proposée n’a pas été scientifiquement démontrée comme étant une solution idéale pour résoudre le problème de l’abstentionnisme.

Mary Agnes Welch estime que la situation actuelle pourrait aboutir à une crise de la démocratie si l’abstention se poursuit.

« Sans être une crise démocratique immédiate, la situation pourrait le devenir si cette tendance se maintient. Il est impossible d’avoir une ville qui fonctionne sainement et un discours civique rigoureux lorsque seulement le tiers des adultes se prévaut de son droit de vote. »

Pour ces élections, la Ville avait mis à disposition 184 bureaux de scrutin et mobilisé plus de 2 000 travailleurs électoraux à travers la ville.

Elle avait également ouvert certains bureaux de vote par anticipation quatre jours plutôt que trois.

Marc Lemoine qui travaille au bureau électoral de la ville de Winnipeg affirme que la ville veut mettre en place toutes les mesures possibles pour encourager les citoyens à voter.

Il rappelle toutefois que la décision finale de participer au scrutin appartient aux électeurs.