Pour y remédier, des municipalités misent sur les investissements publics et la régionalisation des services.

Pour Justin Johnson, chef de la direction de l’Association des municipalité bilingues du Manitoba (AMBM), le renouvellement et la modernisation des infrastructures d’eau et d’eaux usées sont essentiels pour assurer la croissance durable des collectivités.

« Si on n’adresse pas maintenant l’enjeu de l’eau au sein de nos collectivités, nous allons limiter notre capacité à construire de nouvelles maisons et attirer de nouvelles familles, entreprises, talents, autrement dit à nous accroître et prospérer. D’où l’importance d’agir rapidement. La question de l’eau, c’est vraiment la base de tout. »

En février 2022, l’Association des municipalités du Manitoba (AMM) avait chiffré à plus de 702 millions $ les besoins pour remettre à niveau ou construire les infrastructures nécessaires à couvrir les besoins en eau potable et traitement des eaux usées.

Du côté des municipalités rurales bilingues, Justin Johnson indique que « les besoins dépassaient 74,6 millions $ pour 2025-2026 ».

Robert Haller, directeur général de l’Association canadienne des eaux potables et usées (ACEPU), confirme la priorité de cet enjeu  : « L’accès à de l’eau potable puis à un service de traitement des eaux usées sont les plus importants dans une communauté. Sans cela, on ne peut pas construire de logements, d’hôpitaux, d’écoles ou encore de magasins. C’est la base pour pouvoir maintenir une communauté salubre et en santé, il est impossible de passer outre. »

Robert Haller, directeur général de l’Association canadienne des eaux potables et usées.
Robert Haller, directeur général de l’Association canadienne des eaux potables et usées. (photo : gracieuseté)

Aujourd’hui, la majorité des infrastructures municipales canadiennes datent de 50 à 100 ans et ont déjà atteint, ou approchent, leur capacité maximale.

Or, « la responsabilité de les remettre à niveau ou de les remplacer pour répondre aux exigences de la croissance tombe dans les mains des Municipalités, mais celles-ci, qui ne récupèrent que 10 % des taxes collectées au Canada, n’en ont pas les moyens financiers », affirme Robert Haller.

C’est donc une pression constante sur les Municipalités.

Un frein à la croissance

La Municipalité rurale de Saint-Laurent en sait quelque chose.

« Un des plus grands obstacles qui empêche la croissance de notre municipalité aujourd’hui, c’est la capacité de notre lagune. On doit l’agrandir pour pouvoir traiter les eaux usées, et ça coûte environ 2,5 millions $ », signale son préfet, Richard Chartrand.

Richard Chartrand, préfet de la Municipalité rurale de Saint-Laurent.
Richard Chartrand, préfet de la Municipalité rurale de Saint-Laurent. (photo : gracieuseté)

Seul candidat de sa municipalité au poste de préfet, il sera donc réélu préfet par acclamation le 28 octobre 2026.

La Municipalité a acheté 60 acres de terrain provincial et reçu un octroi de 1,2 million $ du Fédéral, mais il manque encore 1,3 million $.

« Tout est en place, sauf du côté financier. »

La municipalité a « encore un peu de marge avec notre lagune actuelle, mais comme nous avons quand même toujours un peu de croissance, la pression d’agrandir augmente. C’est un cercle vicieux : on a besoin de la lagune avant de pouvoir accueillir de nouveaux résidents et commerces, mais on aurait besoin de ces résidents et commerces, de cette croissance économique, pour faciliter le financement de la lagune ».

Pour Robert Haller, « le gouvernement fédéral reconnaît l’importance de cet enjeu de l’eau et octroie des fonds pour ce genre de projet, mais ces fonds disparaissent toujours trop vite et souvent au profit de municipalités plus prospères qui ont déjà pu financer des études préliminaires et sont prêtes à construire ».

Il faudrait selon lui donner aux municipalités « une plus grande part des taxes collectées, afin qu’elles aient les fonds nécessaires à la construction ou l’agrandissement des infrastructures d’eau, ou avoir un système d’allocation de fonds fédéraux et provinciaux plus consistant et durable pour de tels projets ».

En attendant, la tendance est à la régionalisation des services d’eau et eaux usées, notamment par la création de coopératives indépendantes de leurs affaires municipales.

Les petites municipalités peuvent ainsi partager les coûts et les ressources, tout se positionnant plus avantageusement pour obtenir du financement.

« Une coopérative d’eau, ça ne réduit pas la facture d’eau pour les résidents, mais ça garantit un service plus constant et sécuritaire, souligne Robert Haller. Contrairement à un département au sein de la Municipalité, la coopérative n’a qu’une seule priorité : répondre aux besoins en eau. »

Miser sur les solutions régionales

Justin Johnson confirme : « L’ampleur des besoins  dépasse largement la capacité fiscale du milieu municipal. »

D’où l’importance de « dépasser les frontières municipales et se lancer dans de grands projets régionaux collaboratifs ».

La coopérative de traitement des eaux usées Rouge-Seine-Rats (RSR) en est un exemple.

Elle prévoit construire une grande usine moderne et durable de traitement mécanique des eaux usées dans le sud-est manitobain, ainsi que près de 100 kms de canalisations.

La coopérative pourra desservir jusqu’à 70 000 résidents, permettant ainsi de soutenir le développement économique et résidentiel dans la région sur le long terme.

Six Municipalités sont membres : les Municipalités rurales de La Broquerie, Hanover, Taché, Ritchot, De Salaberry, et la Ville de Niverville.

À La Broquerie, « nous avons joint la nouvelle coopérative RSR parce que notre lagune est presque à capacité, explique le préfet, Ivan Normandeau, qui se représente aux élections municipales du 28 octobre 2026.

Ivan Normandeau, préfet de la Municipalité rurale de La Broquerie. La Broquerie est membre de la coopérative de traitement des eaux usées Rouge-Seine-Rats. (photo : Marta Guerrero)

Dès que la nouvelle usine sera bâtie, nous pourrons continuer à développer notre municipalité.

« La construction avance bien. On espère que tout sera prêt d’ici 2030. En attendant, on a encore un peu de marge pour faire grandir notre collectivité sur notre lagune existante, mais ça reste limité. »

Devenir membre de la coopérative RSR n’a toutefois « pas été une décision facile à prendre, car nos coûts vont augmenter.

Mais il fallait le faire pour notre avenir à plus long terme », assure Ivan Normandeau.

Le maire de la Municipalité rurale de Taché, Armand Poirier, également candidat aux municipales de 2026, ajoute qu’attendre n’aurait pas pas été judicieux puisque « ça serait encore plus dispendieux d’embarquer dans la coopérative dans dix ou 15 ans, après que toutes les autres municipalités membres ont déjà fait leurs arrangements ».

Avant dix ans, le système actuel de traitement des eaux usées de la municipalité rurale de Taché – sa lagune – arrivera à pleine capacité.

Armand Poirier, maire de la Municipalité rurale de Taché. Taché est aussi membre de la coopérative de traitement des eaux usées Rouge-Seine-Rats.
Armand Poirier, maire de la Municipalité rurale de Taché. Taché est aussi membre de la coopérative de traitement des eaux usées Rouge-Seine-Rats. (photo : Marta Guerrero)

« Si on ne faisait rien, on se bloquerait, assure le maire. La coopérative est donc quelque chose dont on a vraiment besoin si on veut continuer à réaliser de la croissance. »

Il se réjouit par ailleurs du fait que la coopérative RSR prévoit utiliser une méthode de traitement mécanique, plutôt que le traitement chimique actuellement en usage dans la lagune de Taché.

« C’est beaucoup plus environnemental. On ne peut pas continuer à empoisonner nos rivières avec nos eaux usées! »

Autre exemple : la coopérative Pembina, qui inclut la Municipalité rurale de Montcalm.

Le préfet de Montcalm, Paul Gilmore, qui ne se représente pas aux élections d’octobre 2026, explique : « Dans la vallée Pembina, on a une coopérative d’eau qui appartient à 13 municipalités, dont Montcalm. On puise notre eau de la rivière Rouge, et on dessert environ 70 000 citoyens et citoyennes.

« Notre inquiétude, c’est que la Rouge vient des États-Unis, donc on dépend de ce que les Américains font de la rivière. S’ils la détournent, on n’aura plus d’eau qui viendra alimenter nos collectivités. La sécurité de l’eau est une inquiétude majeure pour la coopérative, surtout dans le contexte actuel d’incertitude. Mais c’est rassurant de chercher des solutions à plusieurs. »

Paul Gilmore, préfet de la Municipalité rurale de Montcalm. Montcalm est membre de la coopérative d’eau Pembina. (photo : Marta Guerrero)

La coopérative a déjà identifié un endroit où le fond de la rivière est plus bas, et donc où les réserves d’eau seraient moins vites affectées par un assèchement.

Le projet de construction d’un système de collecte de l’eau à cet endroit coûterait environ 15 millions $.