La spécialiste du Tracia's Trust, Karlee Anne Sapoznic Evans.

Alors que Tracia’s Trust, du nom de la stratégie de lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants et adolescents au Manitoba, s’apprête à révéler cet automne les résultats de son nouveau rapport, la chercheuse Karlee Anne Sapoznik Evans lève le voile sur cette dure réalité que la Province a été la première au pays à confronter, dès 2002. Pour que plus personne ne puisse dire : « On ne savait pas. »

Par Barbara GORRAND

Elles s’appellent Shamin, Sunshine ou Tracia. Différents prénoms, pour une histoire malheureusement trop similaire. D’abus, de viols et de violence. Une spirale infernale dont certaines sont parvenues à se sortir au prix de traumatismes qui ne s’effaceront jamais totalement. Pour d’autres, comme Tracia Owen, il était déjà trop tard. C’est en mémoire de cette jeune victime, qui a mis fin à ses jours en 2005 à l’âge de 14 ans, que la Province du Manitoba a décidé de rebaptiser sa stratégie de lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants.

Une première à l’échelle du Canada (1), qui révèle à quel point la province est particulièrement vulnérable, comme l’explique la spécialiste Karlee Anne Sapoznik Evans. « On estime qu’il y a environ 400 adolescents ou jeunes adultes, âgés de 9 ans à 22 ans, qui font l’objet de traite humaine ou d’exploitation sexuelle dans la province. Parmi eux, environ 70 % sont autochtones, et des filles à près de 80 %. Et encore, il ne s’agit là que de la partie visible de ce trafic qui, depuis l’arrivée d’internet, représenterait seulement 10 % de l’ensemble du commerce du sexe au Manitoba. »

« Il y a urgence à agir auprès de 12 victimes en particulier dans les rues de Winnipeg : des jeunes âgés en moyenne de 13 ans »

Karlee Anne Sapoznik Evans, Spécialiste du Tracia’s Trust

Consciente de ce problème croissant, la Province du Manitoba a mis en place en 2002 sa stratégie, mêlant prévention et actions sur le terrain. « Nous avons un programme particulièrement efficace à Winnipeg, StreetReach, qui va tous les jours au contact des jeunes dans la rue et détermine le risque qu’ils encourent. Pour l’année 2015-2016, les équipes de StreetReach ont rencontré 333 jeunes de moins de 18 ans, parmi lesquels 227 ont été identifiés comme étant sexuellement exploités, et 106 identifiés comme courant un risque élevé de le devenir. Pour nous, il y a urgence à agir auprès de 12 victimes en particulier dans les rues de Winnipeg : des jeunes âgés en moyenne de 13 ans, tous faisant l’objet d’une addiction aux métamphétamines, et pour qui, à 75 %, on a détecté une vulnérabilité mentale (2). »

Les équipes de StreetReach, au nombre desquelles figurent aussi les services de police, ont également identifié l’an dernier 117 « prédateurs », dont 56, après enquête, ont été ajoutés à la base de données des suspects. Pour 58 % d’entre eux, ils étaient âgés de 18 à 30, et de 31 à 65 ans pour les autres. De façon assez surprenante, environ 30 % de ces « prédateurs » étaient des femmes (2)…« C’est un autre phénomène plus récent, nous constatons de plus en plus de jeunes garçons exploités sexuellement, reprend Karlee Anne Sapoznik Evans.

 

« Les réseaux sont organisés de façon à répondre aux « modes » de la demande. Par exemple, en décembre 2016, nous avons vu arriver un groupe de jeunes femmes en provenance de Montréal, et les sites internet faisaient la promotion du côté « exotique » qu’il y avait à « acheter » une Québécoise. Il s’agissait de jeunes femmes de 19 à 23 ans. Alors technique- ment, elles ne sont pas considérées comme des mineures, mais il n’en reste pas moins que certaines ont été exploitées par des réseaux et qu’elles avaient besoin d’aide. »

Pour faire face à tous ces défis et agir efficacement, Tracia’s Trust dispose d’un budget annuel de près de 10 millions $. Une somme conséquente, mais qui, au regard des sommes générées par la prostitution (voir ci-dessous), ne permet pas aux institutions de lutter à armes égales.

(1) La stratégie mise en place par le Manitoba a été observée par d’autres provinces. En se basant sur cette expertise, la Colombie- Britannique a lancé sa propre stratégie en 2007, et l’Ontario a fait de même au cours des derniers mois.

(2) Source : Bilan des activités de StreetReach, 2015-2016.

La prostitution,
plus rentable que les stupéfiants?

Les dernières études à ce sujet remontent déjà à 2008. Mais à l’époque, les chercheurs qui s’étaient penchés sur la question avaient estimé qu’au Canada, la prostitution avait un ratio risques encourus – bénéfices dégagés très favorable au crime organisé. Ainsi, le profit annuel pour le proxénète était estimé en 2008 à 280 000 $ par fille exploitée ; sachant que les réseaux, à Winnipeg ou ailleurs, exploitent en général une douzaine de filles, ces profits se chiffrent en millions chaque année (source : Western Centre for Research & Education on Violence Against Women and Children).

Pour preuve, en 2010, les experts internationaux en criminalité s’accordaient à dire que d’ici à 2020, « la traite d’êtres humains dépasserait à l’échelle mondiale les trafics de stupéfiants et d’armes, tant dans ses incidences en matière de considération humaine que de profitabilité pour les criminels » (source : Shauer and Wheaton, « Economics of Human Trafficking » in International Migration).

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