Né d’une famille d’immigrants indiens, Ahdithya Visweswaran n’est pas le visage qu’on imagine spontanément quand on pense à un francophone engagé. C’est pourtant lui qui a reçu le prix Boréal-50 de la Fédération des communautés francophones et acadiennes (FCFA), une reconnaissance qui, selon lui, dit autant sur l’évolution de la communauté que sur son propre parcours.

C’est à Winnipeg qu’a débuté le parcours de ce jeune francophile. « Le français prend beaucoup de place dans ma vie, raconte-t-il. Même si je ne suis pas issu d’une famille francophone comme tel, j’ai été inscrit en immersion française au Manitoba, quand j’habitais à Saint-Vital. »

Après avoir fait sa maternelle en anglais, en Ontario, l’école en français était quelque chose de nouveau. Lorsqu’il a dû quitter le programme d’immersion, sa famille tenait tout de même à ce qu’il continue à pratiquer son français.

« Ma mère, qui n’est pas du tout francophone, m’emmenait à la bibliothèque de Saint-Boniface pour aller chercher des livres en français qu’on allait pouvoir lire ensemble. Elle avait vraiment cette idée qu’un bon canadien, ça parle les deux langues officielles. »

C’est comme ça, à travers la lecture et grâce au soutien de ses parents, qu’Ahdithya Visweswaran a pu préserver son français jusqu’à ce que la famille déménage en Alberta.

Choisir le français, trouver une communauté

Dès lors, il a opté pour vivre en français. « J’ai alors décidé de faire mon secondaire en français, j’ai poursuivi mes études au campus Saint-Jean, le campus francophone de l’Université de l’Alberta. Depuis ce temps-là, tous les emplois que j’ai eus avaient le français comme langue de travail et, si ce n’était pas le cas, j’ai trouvé un moyen d’insérer le français dans le milieu. »

Pour ce jeune adulte, l’attachement à la langue de Molière s’est d’abord bâti grâce à une communauté. « Bien sûr, je dirais que je suis amoureux de la langue, mais je suis encore plus amoureux de la communauté qui porte cette langue avec autant de fierté. »

C’est une communauté qu’il a pu retrouver dans plusieurs régions du pays, lui qui a habité dans différentes provinces.

« On a souvent déménagé quand j’étais plus jeune à cause du travail de mon père. J’ai d’abord habité à Burlington, on a ensuite déménagé à Winnipeg, puis à Edmonton. Après mes études, j’ai vécu à Toronto, à Gatineau et je suis maintenant à Ottawa depuis deux mois. À travers tout ça, j’ai pu voir qu’il y a des francophones partout au pays, pas seulement au Québec comme on se l’imagine parfois. »

Cependant, c’est une réalité qui n’était pas facile à vivre pour Ahdithya Visweswaran. « J’ai dû souvent changer d’école, ce qui a été difficile, surtout quand venait le temps de se faire des amis. Mais je pense que c’est là que la francophonie est entrée en jeu pour me donner une stabilité. Ça m’a offert une constance, quelque chose qui m’a fait sentir que je n’étais pas déraciné. Ça m’a procuré une grande appréciation pour le fait français au Canada. »

Un parcours marqué par l’implication

Au courant de son enfance, Ahdithya Visweswaran a dû traverser bien des défis, ce qui a contribué à former ce qu’il est devenu. « J’étais souvent la seule personne racisée dans les écoles que j’ai fréquentées. Je suis gay aussi et c’était une époque où il y avait beaucoup d’intimidation. »

C’est pourtant cette expérience qui l’a poussé à s’engager dans la société civile.

« J’ai vite compris qu’il fallait parfois se battre pour défendre notre identité, surtout lorsqu’on est en minorité. C’est de là que m’est venue la motivation pour lancer le mouvement Sauvons Saint-Jean. »

À l’époque, des coupures dans le financement universitaire menaçaient la pérennité du Campus Saint-Jean qui risquait de fermer ses portes.

« Ça a déclenché en moi et chez plusieurs jeunes un aspect revendicateur, pour dire Non! Ça c’est notre campus Franco-albertain et on y tient, c’est nos études qui risquaient d’être affectées par ça. »

Cependant, malgré sa bonne volonté, il n’a pas toujours été bien accueilli. Le mouvement Sauvons Saint-Jean, d’abord fondé par des jeunes issus des écoles d’immersion dont plusieurs étaient immigrants et racisés, s’est vu confronté à une certaine réticence. « J’ai entendu des gens dire Tes grands-parents n’ont pas lutté pour des écoles francophones en Alberta, donc tu n’as pas ta place. Les gens se demandaient pourquoi on faisait ça. »

Cette réalité ne l’a cependant pas arrêté, ça lui a plutôt permis de prendre conscience qu’il y avait un autre travail à faire. « Je me suis alors aperçu qu’il y avait une certaine image stéréotypée de ce que devait être un francophone. C’est de là qu’est venue l’idée du balado franco-oublié.e.s.

Le but était de tendre le micro aux minorités dans la minorité francophone, que ce soit les franco-queer, les personnes de couleur ou issues de l’immigration. » Le projet, d’abord conceptualisé pour le concours Fais ton balado, de Radio-Canada, a été poursuivi par Ahdithya Visweswaran et une amie.

« On a fait ça comme un projet personnel, puis ça a débouché. Il y avait quand même un appétit au sein de la communauté pour entendre ces parcours-là. »

Par la suite, Ahdithya Visweswaran a poussé son implication un peu plus loin, en siégeant sur des conseils d’administration d’organismes francophones. « Si on veut faire changer l’image de c’est quoi un francophone et bâtir des institutions au service de la communauté dans toute sa pluralité, on a besoin d’avoir des profils différents aux tables décisionnelles. C’est pour ça que j’ai rejoint le conseil d’administration de l’Association canadienne-française de l’Alberta. »

Depuis, Ahdithya Visweswaran a complété son baccalauréat en sciences politiques et histoire du Campus Saint-Jean et œuvre maintenant comme directeur des affaires publiques et politiques chez Canadian Parents for French. Cette fonction lui permet de poursuivre sa mission dans la francophonie.

« C’est un organisme qui me tient particulièrement à cœur. Ils misent sur l’idée que tout le monde a un rôle à jouer pour faire vivre le français au Canada, même ceux qui n’ont pas des origines francophones », explique-t-il.

Recevoir le prix Boréal-50 n’était pas quelque chose qu’il anticipait. Mais ce qui l’a touché, c’est moins la reconnaissance en elle-même que ce qu’elle symbolise. « Pendant très longtemps, j’ai questionné ma légitimité, mon appartenance à la francophonie. Je me sentais comme un étranger. » Entendre, le soir de la remise, des gens lui dire qu’il avait sa place, le féliciter pour ses actions d’implication dans la francophonie canadienne, le motive à continuer de s’affirmer comme fier francophone. « La construction identitaire, on dit que ça se fait dans la jeunesse. Mais ce genre de moment continue de bâtir mon identité francophone », affirme-t-il.

Et à ceux qui, comme lui, apprennent le français sans y avoir été destinés, il offre ce conseil simple : « Grâce à vous, le français existe dans vos villes, près de chez vous. Sachez ça, puis osez. »