Fruit de la créativité de l’architecte franco-manitobain Étienne Gaboury, la Monnaie de Winnipeg fête cette année son 50e anniversaire.

Le site a été inauguré le 30 avril 1976 pour répondre à une demande en pièces de circulation que les installations d’Ottawa, ouvertes en 1908, ne pouvaient plus absorber, explique Alexandre Reeves, chef principal des affaires publiques de la Monnaie. Cinquante ans plus tard, l’usine de Winnipeg continue d’évoluer pour s’adapter aux transformations de la société, forte de l’expertise développée par la Monnaie royale canadienne (MRC) depuis plus d’un siècle.

« L’usine de la Monnaie à Winnipeg maintient les capacités souveraines du Canada », souligne le porte-parole.

Conçu comme un prisme de verre, le bâtiment est visible de loin. En arrivant, les visiteurs sont accueillis par une rangée de 79 drapeaux, représentant les pays pour lesquels la Monnaie a produit des pièces. Actuellement, l’installation produit notamment pour les Philippines, la Barbade, le Belize et, bien évidemment, le Canada, précise la guide Maia Everton lors de la visite.

Dans les coulisses de la Monnaie de Winnipeg

Le site reste pourtant peu familier du grand public. Selon Karine Verot, responsable des communications internes à Winnipeg, beaucoup ignorent même que l’usine peut se visiter. Elle rappelle que ce parcours peut se faire en anglais comme en français, ce qu’elle juge largement méconnu. Les groupes anglophones peuvent ainsi compter plusieurs dizaines de visiteurs, contre seulement une ou deux personnes en français, quand il y en a.

Cette découverte ne se fait toutefois pas directement dans l’usine, mais depuis un corridor vitré situé à l’étage, pour des raisons de sécurité. Pendant environ 45 minutes, les visiteurs peuvent y observer les différentes étapes de fabrication et découvrir des objets insolites, accompagnés par les explications pédagogiques et interactives d’un guide.

La visite permet aussi de démonter plusieurs idées reçues. L’usine de Winnipeg ne fabrique pas les billets de banque, qui relèvent de la Banque du Canada, ni les pièces de collection et en métaux précieux, comme les Maple Leaf, produites aux installations de la Monnaie à Ottawa. « Parfois, les gens demandent si on fabrique les pièces en chocolat », ironise d’ailleurs Maia Everton.

« À ses installations de Winnipeg, la Monnaie produit toutes les pièces de circulation canadiennes ainsi que des pièces de circulation et des flans (1) destinés à une clientèle des quatre coins du monde », clarifie Alexandre Reeves.

Mais son rôle ne s’arrête pas là. Une fois les images des pièces conçues à Ottawa, elles y sont gravées sur un premier coin de frappe. « C’est comme une étampe qu’on va utiliser à l’intérieur de nos presses de monnayage pour transférer les images sur nos pièces », explique Maia Everton. Ce prototype est ensuite envoyé à Winnipeg, où il est reproduit régulièrement dans l’atelier de production de coins de l’usine pour alimenter les presses de monnayage. Ces outils doivent en effet être remplacés plusieurs fois par jour en raison de l’usure, afin de préserver la qualité de l’image frappée sur les pièces.

Une installation aussi sensible impose aussi plusieurs mesures de sécurité. Les employés de l’usine passent par un détecteur de métaux à l’entrée et à la sortie, et le port d’objets métalliques ou de monnaie y est interdit. Des agents de sécurité surveillent le site 24 heures sur 24, couplés au regard des visiteurs, qui observent la production depuis l’étage. « Ils ont toujours des yeux qui les regardent », résume Karine Verot.

Pour ne pas attirer l’attention, le transport des pièces, une fois produites, se fait par camions non identifiés.

Enfin, l’usine joue un rôle économique local important. Elle regroupe plus de 52 métiers, de la fabrication à l’ingénierie, en passant par le design, les postes administratifs et la vente à la boutique de souvenirs.

« La Monnaie est un important employeur du secteur industriel, qui génère plus de 300 emplois de qualité dans la région de Winnipeg », déclare Alexandre Reeves.

L’innovation comme moteur

Loin de se limiter à la frappe traditionnelle de pièces, le site est devenu un terrain d’innovation pour la MRC.

« L’usine de Winnipeg accueille le Centre d’excellence Hieu Truong, un centre de recherche-développement qui conçoit et met à l’essai de nouveaux matériaux et processus afin d’améliorer la qualité et la sécurité des pièces en plus de proposer des solutions sur mesure à notre clientèle internationale », explique Alexandre Reeves.

Depuis son inauguration en 2013, plusieurs nouveautés y ont été développées, comme un placage en nickel noir, utilisé pour la première fois sur la pièce de 2 $ Hommage à la reine Elizabeth II en 2022. Plus largement, la MRC a été la première au monde à ajouter de la couleur à une pièce de circulation, en 2004, grâce à un procédé à jet d’encre élaboré à Winnipeg. Depuis 2015, l’usine utilise nouveau procédé de tampographie à haute résolution, qui permet d’offrir une plus grande gamme de couleurs, conçu avec l’apport du Centre Hieu Truong.

La Monnaie inscrit aussi son adaptation industrielle dans une stratégie durable, avec pour objectif que le secteur des pièces de circulation atteigne la carboneutralité d’ici 2030.

À Winnipeg, cela passe par la façon même de fabriquer les pièces. Presque toutes les pièces de circulation de la Monnaie sont aujourd’hui en acier multicouche, soit une base d’acier recouverte de nickel ou de laiton. L’utilisation de l’acier, intégralement sourcé à Hamilton, en Ontario, limite ainsi le recours à d’autres matières premières, pour la plupart importées de l’étranger. Ce procédé permet de réduire les coûts de production, limiter la contrefaçon et prolonger la durée de vie des pièces.

Le recyclage des matériaux s’inscrit dans la même logique. Lors de la découpe des flans dans les bobines d’acier, les retailles peuvent être réutilisées pour d’autres pièces ou vendues à un transformateur de métaux local pour être recyclées. Cette réutilisation rentable permet de réduire davantage la dépendance aux matières premières et l’empreinte carbone de la production.

Certaines tôles poinçonnées issues de ces découpes servent d’ailleurs de décor dans le parcours de visite de l’usine.

La Monnaie travaille aussi à rendre ses procédés moins polluants, notamment avec un procédé breveté de placage en bronze sans cyanure pour les pièces au fini doré et cuivré.

Par ailleurs, le site de Winnipeg agit sur sa consommation d’énergie. Il s’est récemment doté d’un système de géoéchange « qui utilise l’énergie renouvelable pour refroidir l’équipement et réchauffer certaines sections de l’usine », indique Alexandre Reeves.

À l’ère de l’IA, la Monnaie étudie également les possibilités offertes par cet outil. Selon son porte-parole, l’intelligence artificielle pourrait, à terme, ouvrir de nouvelles pistes aux équipes d’ingénierie et de recherche-développement, notamment pour la conception et le contrôle qualité. « L’objectif de la Monnaie est de tirer parti de cette technologie pour aider son personnel tout en offrant une plus grande valeur à sa clientèle. »

L’argent comptant face au numérique

Société d’État autosuffisante à vocation commerciale, la Monnaie royale canadienne doit aujourd’hui composer avec un défi central : le recul de l’utilisation de l’argent comptant, lié à la progression des paiements numériques.

Alexandre Reeves le reconnaît : « le passage aux paiements numériques a progressivement réduit la demande de pièces au cours des dernières années ».

Pour autant, cette baisse ne signifie pas la disparition de l’argent comptant. Selon les sondages menés régulièrement par la Monnaie, une part importante de la population canadienne continue d’utiliser des pièces et des billets, et souhaite conserver la liberté de choisir son mode de paiement.

« L’argent comptant demeure privilégié pour les transactions de moins de cinq dollars, tandis que les paiements numériques sont davantage utilisés pour les montants plus élevés », détaille Alexandre Reeves.

L’usine de Winnipeg continuera donc de produire des pièces de circulation pour répondre à la demande au Canada. Or, seulement 15 % de cette demande doit être satisfaite par de nouvelles pièces, la Monnaie répondant au reste par le recyclage des pièces existantes et la redistribution des stocks détenus par les institutions financières. Une évolution qui l’oblige à mieux anticiper les besoins à travers le pays. Son rôle dépasse alors la simple production : elle doit aussi gérer la distribution des pièces afin qu’elles restent disponibles au bon endroit et au bon moment.

Cette stratégie libère des capacités de production pour les marchés internationaux, alors que l’usage des pièces et des billets reste élevé dans plusieurs régions du monde. « À l’heure actuelle, ces activités représentent environ les deux tiers de nos volumes annuels de production », constate Alexandre Reeves.

Il explique cet intérêt international par les besoins de pays sans capacités propres de monnayage, ou à la recherche de matériaux et de technologies plus novateurs, sécurisés et rentables, au cœur de l’expertise de la Monnaie.

La Monnaie royale canadienne mise ainsi sur une complémentarité prolongée entre argent comptant et transactions numériques.

« Dans l’ensemble, les résultats indiquent que les pièces de monnaie et les modes de paiement numériques continueront de coexister dans un avenir proche. »

  1. Disque de métal vierge qui n’a pas encore été frappé par une presse de monnayage