Quelle quiétude de se balader à Saint-Boniface. Observer les feuilles qui rougissent près de la Maison Gabrielle-Roy, déambuler sous le soleil le long de la rivière Rouge ou faire une partie de base-ball au parc Provencher…

Quartier paisible le jour, l’ambiance change lorsque nous retrouvons Winnie Nikibora, en fin de journée, devant l’ancien hôtel de ville.

Guide pour Tourisme Riel, les organisateurs de cette visite lugubre, elle est vêtue d’une cape rouge et noire, façon vampire.

« Saint-Boniface était une petite communauté, mais soudée pour faire face aux évènements effrayants », débute Winnie Nikibora.

Le ton est donné. Elle lève les yeux sur l’ancienne mairie, auparavant un poste de police au passé trouble.

Au début du 20e siècle, le chef du service, Thomas Gagnon, avait une réputation sulfureuse.

En 1921, une première allégation de corruption le vise, mais il est acquitté. Huit ans plus tard, son beau-frère l’accuse à son tour pour des faits similaires.

Thomas Gagnon sera finalement démis de ses fonctions et sa carrière sera brisée. Vestige de cette époque tumultueuse, les cellules sont encore visibles sous l’escalier principal.

« On peut encore y voir des fantômes », murmure Winnie Nikibora.

La guide nous mène une centaine de mètres plus loin pour la seconde étape, au croisement du boulevard Provencher et de la rue Saint-Joseph, lieu d’un traumatisme récent.

Un soir de février 2020, alors que le Festival du Voyageur battait son plein et que la musique résonnait, une odeur âcre a fait lever les yeux des festivaliers.

Au loin, ils aperçoivent une étrange lueur orangée. C’était le brasier qui était en train de ravager un garage automobile de Saint-Boniface. Les pompiers, venus en nombre, n’ont pas pu empêcher la destruction du bâtiment et des véhicules.

L’année suivante, un homme a été arrêté, suspecté d’avoir provoqué volontairement le départ de feu. Désormais, c’est un terrain vague qui nous fait face, cicatrice encore visible de ce désastre.

Des photos d’archives, des portraits-robots et autres documents historiques appuient les anecdotes.
Des photos d’archives, des portraits-robots et autres documents historiques appuient les anecdotes. (photo : Florent Arnold)

La hantise des incendies

Saint-Boniface n’a pas été épargné par les flammes. Durant la visite, Winnie Nikibora revient sur deux autres incendies qui ont marqué la mémoire des Saint-Bonifaciens.

Le premier, dont les vestiges sont devenus touristiques, est celui de la cathédrale.

Le 22 juillet 1968, alors que des ouvriers rénovaient le toit, un feu démarre dans le grenier avant de s’étendre au reste de l’édifice.

Les habitants, impuissants, se rassemblent devant le sinistre.

« Les passants sortaient de leur voiture. Ils pouvaient juste pleurer et être en larmes. C’était un moment tragique », grimace Winnie Nikibora.

L’autre incendie qui a épouvanté le quartier est celui du Collège Saint-Boniface.

Alors que la nuit tombe, notre guide Winnie Nikibora sort sa lampe torche et la place sous son menton.

Son teint, blafard, met mal à l’aise.

Nous sommes devant la station de radio CKSB, rue Langevin.

C’est ici que s’est déroulé le drame, raconte Winnie Nikibora, d’une voix grave : « Un jour, deux petits garçons entendent une explosion. Ils ne savent pas ce que c’est, alors ils se ruent à l’extérieur. Savez-vous ce qu’ils voient? Ils voient des flammes, des flammes partout dans l’école. »

Pour les enfants, c’est impossible d’appeler les secours, le téléphone étant déjà encerclé par le feu.

Cette nuit du 25 novembre 1922, la plupart des résidents du Collège ont à peine le temps d’enfiler une robe de chambre et des chaussettes.

« La température était glaciale, soupire Winnie Nikibora, il y avait beaucoup de cris, il y avait des larmes et des pleurs. Il y avait même deux enfants, deux petits enfants, qui pensaient qu’en se cachant dans la tour ils seraient en sécurité. Ont-ils survécu? Non. »

Dix personnes ont péri dans l’incendie, dont Léopold Tremblay, 9 ans, l’une des victimes les plus jeunes.

D’une durée d’environ deux heures, la visite se termine à la lumière d’une lampe torche.
D’une durée d’environ deux heures, la visite se termine à la lumière d’une lampe torche. (photo : Florent Arnold)

Meurtre et invasion nazie

L’histoire qui fait le plus frissonner notre guide Winnie Nikibora est une mystérieuse affaire classée.

Elle nous place dos à l’esplanade Riel, face à la brasserie Promenade qui était autrefois une station-service.

À la fin des années 50, Leo Lamontagne, 19 ans et plein d’espoir, y travaille en tant que pompiste

Winnie Nikibora dresse la situation d’une manière théâtrale : « Un soir, deux gars arrivent et demandent à être servis. Mais il est deux heures du matin et Leo leur explique que la station est fermée. »

Une situation qui déplaît fortement aux deux hommes, qui s’en prennent à Leo Lamontagne.

Elle reprend à voix basse : « Les flics l’ont découvert dans une flaque de sang. Il est mort de ses blessures à l’hôpital. On ne sait toujours pas, à ce jour, ce qu’il s’est passé. »

Qui a tué Leo Lamontagne? Les inspecteurs n’ont toujours pas la réponse.

« Les nazis ont envahi Winnipeg », nous livre Winnie Nikibora, d’un air grave.

Sur sa tablette, elle nous montre une photo plus que dérangeante. Dans une rue de Saint-Boniface, on y voit une cinquantaine de nazis, le bras levé, défilant sur des engins blindés.

Elle nous l’assure, ce n’est pas un montage, mais une photographie du 19 février 1942.

Très tôt ce matin-là, les habitants de Winnipeg et du quartier de Saint-Boniface se réveillent en panique.

Des patrouilles nazies défilent dans les rues et s’emparent de la ville peu à peu.

La sirène annonçant des bombardements résonne et l’électricité se coupe.

À 17 h 30, c’est finalement le soulagement : sous les costumes nazis, c’étaient en réalité des volontaires et des troupes canadiennes.

Cette mise en scène hollywoodienne devait servir d’électrochoc pour les Canadiens, afin de les mobiliser pour l’effort de guerre.

Ce canular est resté connu sous le nom de l’opération « Si un jour… ».

La visite se termine alors que la nuit est pleinement tombée.

Tant d’histoires glauques – mais bien réelles – arrivées si près de chez soi, ça a de quoi décontenancer.

Malgré toutes ces épreuves, la communauté de Saint-Boniface a toujours su se relever. Une impressionnante résilience.

La dernière visite est prévue le soir d’Halloween, le 31 octobre à 18 h. Billets à acheter auprès de Voyage Manitoba.