Les productions Surprise ! et Jean-François : plus que parfait offriront au public deux visions bien différentes du théâtre francophone manitobain.

Le Winnipeg Fringe Festival n’est pas seulement un rendez- vous incontournable de l’été à Winnipeg : c’est l’occasion pour les artistes du spectacle vivant de repousser les limites du théâtre traditionnel afin d’explorer des œuvres originales, abstraites ou expérimentales.

Et, pour l’édition 2026, les festivaliers auront l’occasion d’assister à deux pièces francophones présentées au Théâtre Cercle Molière (TCM).

Bien que le Théâtre Cercle Molière mette son studio à la disposition du festival depuis plusieurs années, c’est la première fois depuis longtemps qu’il accueillera des productions francophones.

« C’est une année spéciale d’avoir non pas une, mais deux productions entièrement francophones qui seront présentées chez nous », se réjouit Marie-Ève Fontaine, directrice artistique du TCM.

« Je suis extrêmement contente, parce que ça veut dire qu’il y a de l’activité théâtrale en français au-delà du TCM. Pour moi, c’est le signe que notre écosystème théâtral francophone est en bonne santé. »

Au-delà des spectacles eux-mêmes, la directrice artistique se dit heureuse de les accueillir dans cette salle, ainsi que de pouvoir offrir un soutien concret aux deux productions.

Les deux troupes soulignent d’ailleurs leur reconnaissance envers le TCM pour cet accompagnement, qui comprend notamment des rencontres avec de potentiels membres de la distribution et de l’équipe technique, ainsi que l’accès à la scène principale pour les répétitions.

Grâce à cet appui, les festivaliers du Winnipeg Fringe Festival 2026 pourront découvrir Surprise ! et Jean-François : plus que parfait.

Surprise !

Écrite par le dramaturge franco-manitobain Marc Prescott, celle-là servira de production inaugurale à la troupe Chicka-HeHes.

Cette troupe a été fondée par Maryse Gagné et Caroline Touchette, pour qui le théâtre francophone n’est pas un domaine inconnu.

Les deux ont déjà travaillé avec des troupes et sur des scènes connues dans la communauté, tels que les Chiens de soleil et au TCM.

De même, elles ont collaboré pour la pièce Pauline Boutal, entre les toiles et les planches au TCM en 2025.

Malgré leurs souhaits, les deux n’ont jamais eu l’occasion ni le plaisir de réaliser un projet ensemble.

Le festival, en effet, était l’occasion idéale de découvrir comment elles travailleraient ensemble dans ce cadre.

« J’aime dire qu’on a tellement parlé, en coulisses, de créer une pièce pour le Fringe que tout le monde avait l’impression que le projet existait déjà! », s’amuse Maryse Gagné.

Caroline Touchette affirme que l’enthousiasme est partagé, disant : « On communique très bien, on était d’accord avec beaucoup des mêmes idées. On a vraiment tellement aimé travailler ensemble, alors pourquoi pas continuer? »

Les deux amatrices de théâtre comique ont discuté des différentes possibilités qui s’offraient à elles, estimant que l’idée d’écrire une pièce originale risquait d’être trop ambitieuse pour leur première participation au festival.

Elles ont décidé ensemble d’axer leurs recherches sur les pièces franco-manitobaines, dans le but de faire découvrir cette communauté à un public externe.

La troupe avait avant tout pour objectif de faire rire le public.

Dans ce cadre, Maryse Gagné a estimé qu’il allait « de soi » de monter une comédie francophone, et c’est ainsi que Surprise ! s’est imposée comme le choix idéal.

L’histoire suit Eric, une fête surprise est organisée pour lui par sa conjointe.

Ce n’était pas ce à quoi Eric s’attendait, puisqu’il avait en fait ramené chez lui, pour la soirée, une femme autre que sa propre épouse.

S’ensuit alors une série de mésaventures comiques, alors qu’il tente de faire sortir sa maîtresse de la maison alors que la fête bat son plein, entraînant les personnages dans des confrontations aussi intenses qu’absurdes.

« On voit un petit peu quel genre de rôle chaque personnage apporte dans cette situation, et comment est-ce qu’on se débrouille. Ils ont tous leurs histoires sur leur côté à travers la soirée, donc on a la chance de vraiment connaître chaque personnage qui est sur scène », explique Caroline Touchette.

Étant donné que la pièce présente une grande distribution, y compris les deux metteuses en scène, Maryse Gagné se dit reconnaissante d’avoir l’expertise de ses comédiens et comédiennes pour une pièce si chaotique.

« Une grande partie d’entre eux viennent de la Ligue d’improvisation du Manitoba. Ce sont des gens qui sont vraiment bons à jouer dans ce chaos, mais qui sont aussi capables de le contrôler. »

Une chance pour faire ressortir la francophonie

La pièce a été présentée au TCM dans les années 1990, et cette production restera entièrement fidèle à cette époque ainsi qu’au texte de Marc Prescott, et ce, jusque dans la mise en scène.

Le but, selon Caroline Touchette, n’est pas de réinventer l’histoire, mais de présenter une œuvre essentiellement franco-manitobaine dans un nouveau contexte et pour un nouveau public.

Bien que le Winnipeg Fringe Festival se déroule principalement en anglais, les deux femmes de théâtre sont convaincues que présenter une pièce en français suscitera l’intérêt des festivaliers à quelque chose de potentiellement rare dans le cadre du festival.

Elles espèrent surtout que cette production va inspirer d’autres équipes francophones à présenter des spectacles lors du festival.

Cependant, elles ne veulent pas exclure le public anglophone, ce qui les a incité à inclure des sous-titres en anglais.

De plus, le franglais de la pièce est souligné comme un aspect relativement universel.

Caroline Touchette affirme l’intention d’accueillir ce public anglophone sans négliger ce qui fait la pièce fortement franco-manitobaine.

« On veut servir quelque chose de francophone pour la communauté francophone parce qu’on sait qu’il y a du monde ici qui ne parle pas l’anglais. Mais on veut de la même façon partager cela avec les personnes qui ne sont pas familières avec le théâtre français.

« J’espère d’un autre côté aussi que ça pourrait montrer que ça peut être fait en d’autres langues. Pas juste en français et anglais. J’aimerais voir des pièces faites en plusieurs autres langues. Le théâtre est universel. »

Surprise ! sera présentée dans le Studio au TCM du 16 au 26 juillet.

Jean-François : plus que parfait

Jean-François : plus que parfait est l’autre production francophone qui sera présentée lors du festival cette année.

La distribution de Jean-François : plus que parfait en répétition au Théâtre Cercle Molière.
La distribution de Jean-François : plus que parfait en répétition au Théâtre Cercle Molière. (photo : Chelsea Howgate)

Conçue par l’écrivaine Daniela Smith-Fernandez, cette comédie originale pour adultes met en scène un homme nommé Jean-François, que la dramaturge décrit comme « le francophone idéal ».

« Il lit son Bescherelle tous les soirs avant de s’endormir. Il a un t-shirt sur lequel est écrit Futur membre de l’Académie française, qu’il a reçu quand il était enfant », explique-t-elle à propos du personnage principal.

« De plus, il est complètement obsédé par le sexe et la grammaire – et pas toujours dans cet ordre. »

C’est à travers ses liaisons amoureuses qu’il découvre qu’il a le don de rendre les anglophones bilingues, ce qui l’incite à collaborer avec le gouvernement du Canada pour convaincre plusieurs citoyens du pays de devenir bilingues.

L’idée est venue à l’écrivaine lors de son travail par téléphone avec une compagnie d’assurance.

S’identifiant comme « francophone par choix », elle a été déçue de se retrouver à plusieurs reprises confrontée à de la discrimination linguistique.

En ce qui concerne ses difficultés avec la langue française, elle s’était fait reprocher son français à plusieurs reprises sur son lieu de travail par des clients qui souhaitaient s’adresser à un « vrai » francophone.

« Alors je me suis demandé : qu’est-ce qu’un vrai francophone? Qui est-ce qu’ils veulent avoir au téléphone? C’est de là qu’est venue l’idée de Jean-François – qui n’écoute jamais de musique anglaise, qui participe à un championnat de dictée et qui incarne vraiment l’absurdité d’une per- sonne qui n’éprouve absolument aucune insécurité linguistique en français. »

Pour cette production, le rôle de Jean-François s’inscrira dans la tradition théâtrale en étant interprété par une femme.

Selon Daniela Smith-Fernandez, ce choix de distribution répond à plusieurs objectifs.

Tout d’abord, il s’inscrit dans la perspective queer de la pièce, que l’autrice a souhaité mettre en avant.

Jean-François est lui-même pansexuel, et ne fait aucune distinction entre les genres lorsqu’il cherche son prochain partenaire.

De plus, ça vise à refléter l’absurdité de la pièce à travers une interprétation d’homme exagéré.

« En vérité, c’est drôle de voir une femme cisgenre parlant de toutes ces choses que les hommes cisgenres disent et ont, d’une manière qui se penche sur la bêtise », dit-elle en riant.

L’absurdité au service d’un message

Ce genre comique sert un but plus élevé que simplement faire rire le public, par contre. Conformément aux principes du théâtre satirique, la production vise à souligner les hypocrisies d’une société unilingue.

En tant que « francophone par choix », Daniela Smith-Fernandez a déployé beaucoup d’efforts pour s’intégrer à la communauté de Saint-Boniface, où elle réside actuellement.

Malgré cela, elle ne constate pas toujours le même niveau d’engagement de la part des non-francophones, qu’il s’agisse des gouvernements ou du grand public.

Elle regrette qu’« au Canada, le français soit valorisé uniquement pour son utilité pratique. On manque tellement d’occasions de créer des liens avec les autres — que ce soit en amitié ou en amour — parce qu’on ne veut pas apprendre la langue. »

« La pièce parle avant tout de relations humaines, et comment le partage des langues peut nous servir de plusieurs façons. »

Jean-François : plus que parfait sera présentée dans le Studio au TCM du 15 au 26 juillet.