Par Michel LAGACÉ
Vous voulez savoir combien de personnes vivent dans votre ville ou région? Ou encore connaître le taux de chômage ou le dernier indice des prix à la consommation? Toutes les réponses et bien d’autres nous parviennent de Statistique Canada, notre agence nationale de statistique qui fournit des mises à jour quotidiennes sur l’économie et la société canadiennes. C’est elle qui nous informe, entre autres, sur l’état des langues officielles du pays, par exemple sur la baisse relative du poids démographique de la population francophone au Canada.
Il est donc particulièrement ironique que Statistique Canada fait maintenant l’objet d’une plainte auprès du Commissariat aux langues officielles. Déposée récemment par un de ses propres employés, la plainte allègue que le droit de travailler en français de l’employé(e) est brimé parce que des milliers de documents internes sont déposés uniquement en anglais sur les plateformes utilisées par les employés de l’agence pour échanger des procédures, des comptes rendus de réunions, des notes de travail et des documents techniques.
Or, dans les régions bilingues (toutes situées en Ontario, au Québec ou au Nouveau-Brunswick), les fonctionnaires fédéraux ont le droit de travailler dans la langue officielle de leur choix. Mais sans l’appui d’une documentation souvent hautement technique en français, il est difficile pour un employé de travailler en français même s’il en a le droit.
Il y a lieu de se demander si les conditions d’emploi ont évolué au fil des décennies dans cette agence fédérale. Ayant terminé mes études de maîtrise en sciences économiques en 1966, j’ai eu la grande chance de commencer ma carrière professionnelle au bureau chef de Statistique Canada – alors le Dominion Bureau of Statistics – à Ottawa. Cet emploi m’a donné l’occasion inouïe d’avoir comme patronne la Dre Sylvia Ostry, la personne qui était l’experte canadienne dans le domaine dans lequel je m’étais spécialisé. Et quand ma première étude a été complétée en 1968, elle a été publiée en anglais et n’a jamais été traduite par la suite.
Pourtant, le français était utilisé au bureau. Il y avait des centaines de commis francophones qui travaillaient dans de grandes salles avec leurs calculatrices bruyantes (les ordinateurs avaient encore à faire leur apparition). Tous les gestionnaires, en revanche, étaient anglophones. J’étais le seul francophone à avoir droit à un bureau privé.
La situation mise à jour par la plainte qui vient d’être déposée au Commissariat aux langues officielles soulève de nombreuses questions quant à l’actuel fonctionnement interne de Statistique Canada. Souhaitons que l’enquête à venir nous éclairera sur le degré auquel l’agence fédérale se conforme à la Loi sur les langues officielles. Mais au-delà de ses analyses des politiques et des pratiques qui gouvernent le milieu de travail, le rapport du Commissariat devrait préciser l’évolution de la culture interne aux différents échelons de l’agence depuis une soixantaine d’années. Et il faudra aussi préciser de quelle manière le Conseil du Trésor et le bureau du Premier ministre devront intervenir pour s’assurer du respect de l’esprit de la Loi.
Car, au fond, c’est bel et bien la culture du milieu de travail qui va déterminer si les deux langues officielles sont accueillies et utilisées de façon équitable à Statistique Canada.

