Inscrite dans une époque particulière, cette pièce, loin de vouloir choquer le public, se veut une véritable ode à l’humanité.

De son nom complet Palucheur : une élégie pornographique acquittée par ses moeurs sociétales ainsi que son hymne aux hommes queer de San Francisco des années 1980, en vingt appels téléphoniques (1), cette pièce de théâtre mise en scène par Eric Plamondon, raconte l’histoire de deux hommes : Mike et J.R.

Ce sont, respectivement, David Bélizaire et Sébastien Bertrand qui joueront ces deux personnages qui traversent une époque durement touchée par le sida. 

Contexte

Sébastien Bertrand pose un contexte autour de cette oeuvre théâtrale. « La pièce est ancrée dans un moment très particulier de l’histoire, c’est-à-dire au début de l’épidémie de sida à San Francisco en 1985. Une époque où les gens savaient qu’il y avait cette épidémie-là, sans savoir de quelle manière elle était transmise. C’est une période de crainte, de doutes et de peurs. C’est un moment marquant pour les communautés gaies, parce que les hommes se voyaient dans l’obligation de changer leur quotidien à cause de ce tueur silencieux. Ces deux personnages, Mike et J.R, se parlent et essaient par l’entremise de conversations téléphoniques de bâtir une relation intime. »

Il faut dire que la période précédant la découverte du sida est une période de révolution sexuelle, comme le rappelle David Bélizaire. « C’est un changement de paradigme pour eux. Parce que dans les années 1970, il y a eu une telle libération sexuelle pour les hommes et les femmes. À cause du sida, leurs moeurs ont changé. Les échanges commencent par de la sexualité. Mais au fur et à mesure, il y a une amitié profonde qui se développe chez eux, sans jamais se rencontrer. Ce qui est forcément la réalité de plusieurs personnes. On veut remettre la lumière sur cette période-là. Et aussi enlever une stigmatisation sur la sexualité hommes-hommes, dans le sens où il y a de la beauté, ce n’est pas quelque chose d’animal. »

Sensibiliser, sans choquer

En lisant simplement le titre de la pièce, il est possible de se questionner sur l’intention de la pièce. Pourtant, très rapidement, Sébastien Bertrand tient à désamorcer toute inquiétude. « Le but n’a jamais été de choquer. Il y a un fond de vulnérabilité. Le contenant peut avoir des allures sexuelles, mais il y a toute la partie humaine. Et puis, il faut le dire, les relations sexuelles font partie de la vie. Notre ambition n’est pas de faire changer les idées des gens. Si ça se fait, tant mieux. Mais nous sommes là pour représenter deux personnages qui sont en train de vivre leur vie et leur relation.

« Oui, il y a des craintes à jouer une telle pièce. Mais pour autant, on ne se cache pas de la thématique, et les équipes du théâtre ont fait tout leur travail pour prévenir. Pour nous, ce qui est important, c’est l’ouverture d’esprit. J’ose espérer que les gens se retrouvent quelque part dans la pièce. »

Il y a également la volonté chez les deux comédiens de transmettre un message universel, un message d’hu-manité comme l’explique David Bélizaire. « Il faut le dire, il y a un caractère sexuel dans la pièce. Mais, pour moi, je l’aborde en essayant de trouver la plus grande humanité dans mon personnage. J’essaye de me dire que oui, ça va être brusquant, dans le bon sens. Mais si je trouve l’humanité de Mike et que je peux la transmettre sur scène, les gens vont s’attacher à ce personnage. J’ai confiance qu’on travaille sur la bonne voie. »

Un hommage

Entre juillet 1981 et février 1990, ce sont plus de 5 000 personnes qui sont décédées à cause du sida à San Francisco. Cette pièce, c’est aussi l’occasion de rendre hommage aux personnes disparues et à celles qui ont vu leurs proches mourir de cette maladie. Pour les deux comédiens, c’est toute une plongée dans une époque qu’il a fallu travailler. David Bélizaire partage : « J’ai regardé beaucoup de documentaires sur l’époque. Dans les documentaires, quand une personne disait quelque chose qui me rentrait dans le coeur, je le notais pour revenir le regarder plus tard et essayer d’assimiler l’information. J’ai essayé de faire ce travail émotif pour avoir cette compréhension de ce que c’était de vivre à cette époque. Parce qu’il y a tout un enjeu autour de la vie et de la mort. »

Sébastien Bertrand a suivi un cheminement assez similaire. « J’ai regardé beaucoup de films, écouté beaucoup de témoignages pour bâtir le personnage, pour comprendre l’époque, pour comprendre l’époque qui est venue avant et essayer de comprendre le changement. 

« Nous, on est en 2023, on est dans l’après. Mais quand on est en 1985, on est dans la frustration de ne pas comprendre ce qui est en train de se passer. À cette frustration, il fallait ajouter le fait que les hommes qui étaient partenaires à cette époque n’étaient pas reconnus. Ils ne pouvaient pas toucher l’assurance décès. C’est un poids supplémentaire par rapport à la maladie. Il faut se replonger dans tout ça en leur faisant honneur. Tout ce qu’on vit aujourd’hui, on l’a bâti sur leur dos. »

Une ouverture

Le 24 novembre sera donc jouée la première de Palucheur, une pièce qui invite à la réflexion autant du côté du public que du côté des comédiens, comme le suggère David Bélizaire. « J’ai dû travailler ma vulnérabilité de l’intimité pour cette pièce. J’ai appris à être plus confortable avec moi-même, dans ma peau et dans mon corps, parce que c’est la première fois que je fais de la nudité sur scène. Je ne me suis jamais considéré comme militant, cette pièce m’a vraiment sensibilisé aux combats que ces personnes ont dû traverser. »

Même son de cloche du côté de Sébastien Bertrand. « C’est très confrontant, cette pièce, pour moi-même. J’ai dû me confronter à moi-même par rapport à mes propres limites, mes propres préjugés et mon propre confort. J’ai pu dépasser ce confort-là. Comme comédien, c’est un cadeau. »

Le mot de la fin revient à David Bélizaire, qui compte sur le public en grand nombre pour venir voir cette pièce. « On n’est vraiment pas là pour choquer. On est là pour raconter une histoire importante. Une histoire qui peut rapidement être oubliée. C’est une relation intime entre deux personnes. Venez voir, soyez curieux. Ce n’est pas un spectacle qui peut laisser indifférent. »

(1) Plus d’information sur le site du Théâtre Cercle Molière : cerclemoliere.com

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