Si le risque demeure très faible dans la province, ce syndrome reste difficile à mesurer et à diagnostiquer.
Comme chaque année, la saison des tiques ramène l’attention sur la tique à pattes noires, vectrice de la désormais familière maladie de Lyme.
Mais d’autres espèces de tiques, plus inhabituelles, sont signalées depuis quelques années dans la province.
Parmi elles, la tique étoilée d’Amérique, de son nom scientifique Amblyomma americanum.
Encore rare au Manitoba, elle est associée en Amérique du Nord au syndrome d’alpha-gal, un syndrome allergique méconnu pouvant survenir après la consommation de viande rouge ou d’autres produits issus de mammifères.

Présente mais pas établie
Kateryn Rochon, professeure agrégée en entomologie de l’Université du Manitoba, étudie les tiques depuis près de vingt ans.
Selon elle, la tique étoilée n’est pas inconnue au Manitoba, même si ses apparitions restent marginales.
Sur eTick, plateforme où le public peut soumettre des photos de tiques pour identification, elle dit recevoir environ quatre ou cinq signalements de cette espèce par année dans la province, parfois même à Winnipeg.
Malgré ces signalements, Kateryn Rochon écarte l’idée d’une population installée.
« C’est de la migration. Ce n’est pas une espèce établie au Manitoba ou au Canada. »
Pour être considérée comme établie, il faudrait retrouver au moins deux stades de développement au même endroit pendant deux années consécutives. Or, ce n’est pour l’instant pas le cas.
« Ce que l’on retrouve au Manitoba sont des tiques étoilées adultes, ce qui pointe vers des nymphes transportées par des oiseaux migrateurs. »
Kateryn Rochon insiste aussi sur la particularité de cette tique, « très agressive dans sa façon de trouver un hôte » et peu spécifique.
« Elles vont se nourrir de mammifères comme d’oiseaux. »
Les tiques étoilées se retrouvent principalement dans le sud-est des États-Unis, mais aussi de plus en plus au nord sur la côte est américaine.
Quant à leur présence au Manitoba, le phénomène s’explique en partie par les routes migratoires des oiseaux qui traversent la province.
Ce qui explique cette absence d’établissement, contrairement à la tique à pattes noires, qui se reproduit depuis au moins 15 ans dans la province selon l’entomologiste, c’est notamment sa moindre capacité à survivre à l’hiver canadien.
« Selon les données recueillies jusqu’à maintenant, [la tique étoilée] ne semble pas bien tolérer le froid. »
Les changements climatiques et l’impact humain sur l’environnement favorisent cependant l’expansion vers le nord des populations de ces deux espèces de tiques. La surveillance des espèces inhabituelles reste toutefois partielle.
« On est 100 % dépendant de la participation des citoyens du Manitoba », souligne Kateryn Rochon.
Selon elle, si une tique inhabituelle n’est pas signalée sur eTick, seul moyen actuel de recenser les espèces de tiques dans la province, elle échappe aux données disponibles.
L’entomologiste rappelle aussi qu’un comité de Manitoba Health traitait auparavant des questions liées aux tiques, mais qu’il n’existe plus aujourd’hui.
Elle juge toutefois ce choix pertinent, « compte tenu des ressources dont dipose la Province ».
Quand une morsure change le menu
Contrairement à la maladie de Lyme, le syndrome d’alpha-gal n’est pas une infection causée par une bactérie, mais bien une réaction allergique.
Le Dr Lundy McKibbin, allergologue-immunologue et chef de la section d’allergie et d’immunologie clinique à la faculté de médecine Max Rady de l’Université du Manitoba, souligne que le syndrome d’alpha-gal est la seule allergie connue à un sucre.
« D’habitude, les allergies sont causées par des protéines, ce qui en fait un phénomène assez unique. »
L’alpha-gal, ou galactose-α-1,3-galactose, est un oligosaccharide, un sucre complexe.
« Il est présent chez tous les mammifères non-primates, et sécrété par certaines bactéries et parasites, dont les tiques », précise Kateryn Rochon.
« Lorsqu’une personne est mordue par une tique, principalement la tique étoilée, l’alpha-galactose est introduit dans son sang », explique Lundy McKibbin.
Cette substance étrangère est alors détectée par le système immunitaire, qui produit des anticorps, les immunoglobulines E, ou IgE, pour la combattre.
Lors d’un contact ultérieur avec l’alpha-galactose, à travers la viande rouge, les produits laitiers, la gélatine ou certains additifs tirés de mammifères, ces IgE peuvent reconnaître ce sucre et déclencher une réaction allergique.
Selon l’allergologue, ce syndrome peut parfois disparaître avec le temps.
Kateryn Rochon cite l’exemple d’un ami : « Après trois ans, ses niveaux d’immunoglobuline ont descendu à un point où il n’y avait plus de réaction ».
La tique étoilée n’est cependant pas la seule mise en cause.
« C’est un problème qui a été rapporté sur six continents. Il y a au moins neuf espèces associées à ce syndrome. »
Au Manitoba, seule la tique à pattes noires, déjà associée à la maladie de Lyme, est aussi très rarement évoquée dans la littérature scientifique à ce sujet, selon les deux scientifiques.
Une allergie qui brouille les pistes
L’histoire même de la découverte du syndrome illustre sa complexité.
Il a été découvert presque par hasard, raconte Lundy McKibbin, lorsque des chercheurs ont comparé la zone de répartition des réactions allergiques à un traitement anticancéreux contenant de l’alpha-gal, le cétuximab, avec l’aire géographique de la tique étoilée.
Kateryn Rochon explique qu’à l’origine, on pensait que la tique étoilée transmet- tait l’alpha-gal après s’être nourrie sur des mammifères.
Or, on sait maintenant qu’elle sécrète elle-même ce sucre. Méconnu du grand public, le syndrome d’alpha-gal reste aussi mal cerné dans le milieu médical.
Selon Lundy McKibbin, s’il n’existe pas de données au Canada, une étude américaine réalisée en 2022 a montré que 42 % des professionnels de la santé n’en avaient jamais entendu parler.
« À moins d’être allergologue, il est peu probable d’en savoir beaucoup sur cette condition. »
Le syndrome est toutefois très bien connu dans son domaine, soutient-il.
Le diagnostic peut être difficile à poser, notamment parce que la réaction, « retardée » contrairement aux allergies typiques, survient généralement deux à six heures après la consommation d’un produit issu de mammifères.
Le récit du patient reste central : aliments consommés, délai d’apparition, durée des symptômes et possibles cofacteurs.
Des tests peuvent ensuite être réalisés, dont un test sanguin spécifique à l’alpha-gal, mais un résultat positif ne suffit pas à confirmer le syndrome.
« Heureusement, la Province nous permet d’effectuer ces tests sans frais pour les patients », précise l’allergologue.
Les symptômes varient : troubles digestifs, urticaire, difficultés respiratoires, malaise ou perte de conscience.
L’allergologue rappelle qu’une réaction touchant deux systèmes du corps, comme des maux d’estomac accompagnés d’urticaire, peut déjà correspondre à une anaphylaxie.
La réaction est généralement soudaine, puis se résorbe tout aussi rapidement. Certains cofacteurs peuvent aussi l’aggraver, comme l’alcool, l’exercice, l’aspirine, certains anti-inflammatoires ou le fait d’être malade.
« Ils augmentent l’absorption intestinale des aliments, ce qui abaisse le seuil à partir duquel une réaction allergique peut se produire. C’est vrai pour tous les types d’allergies », explique le Dr McKibbin.
Au-delà du syndrome d’alpha-gal, Lundy McKibbin insiste plus largement sur l’importance de savoir reconnaître une anaphylaxie.
Il recommande d’utiliser rapidement de l’épinéphrine, sous forme d’auto-injecteur comme l’EpiPen ou, bientôt disponible, de vaporisateur nasal comme Neffy, puis d’appeler une ambulance ou de se rendre aux urgences. Le patient devrait ensuite être dirigé vers un allergologue.
Un risque faible, mais des gestes utiles
Contrairement à d’autres maladies, comme l’anaplasmose, la babésiose ou la maladie de Lyme, toutes transmises par la tique à pattes noires, le syndrome d’alpha-gal n’est pas à déclaration obligatoire au Manitoba.
Dans un courriel, un porte-parole provincial explique ce choix par le faible risque posé par la maladie, les tiques étoilées n’étant pas établies dans la province. Une affirmation qui repose toutefois uniquement sur les signalements citoyens recensés par eTick.
Impossible, donc, de connaître le nombre réel de cas au Manitoba.
Le Dr McKibbin, lui aussi incapable de répondre en raison de la confidentialité des patients, juge néanmoins le problème « extrêmement rare ».
Reste la prévention. Kateryn Rochon recommande de porter des vêtements couvrants, d’utiliser un répulsif contenant du DEET, de l’icaridine ou de l’eucalyptus citronné, et de vérifier son corps au retour d’une promenade.
Elle recommande aussi d’enlever rapidement toute tique, car plus elle reste attachée longtemps, plus elle injecte de salive, ce qui augmente les risques associés aux morsures.
Elle déboulonne enfin un mythe : non, les tiques ne tombent pas des arbres.
Elles se trouvent plutôt près du sol et montent sur les jambes, d’où l’intérêt de porter des chaussures fermées et de rentrer le bas du pantalon dans les chaussettes.
L’entomologiste conclut en rappelant l’importance d’envoyer sur eTick une photo de toute tique trouvée : « Tout ce qui provient du Manitoba vient à mon laboratoire ».
La surveillance, elle, dépend toujours des Manitobains.

