Par Camille LANGLADE – IJL

Depuis les années 1960, la recherche universitaire sur l’immigration francophone au Canada a connu plusieurs tournants, oscillant entre une vision utilitaire axée sur les besoins économiques et un impératif humaniste centré sur l’accueil des personnes et leur vécu.

Lors d’un webinaire organisé par l’Observatoire en immigration francophone au Canada (OIFC), la professeure émérite à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, Linda Cardinal, a présenté les résultats d’une recension de 294 articles universitaires consacrés à l’immigration francophone au Canada depuis 2016.

Son analyse met en lumière un champ de recherche traversé par une tension entre une conception de l’immigration d’un point de vue strictement utile à l’économie et un impératif moral fondé sur l’expérience humaine que vivent les personnes qui s’installent dans les régions francophones du Canada.

En 2023, « les travaux des milieux universitaires étaient très peu connus », remarque la chercheuse. « Les gens savaient que ça existait, mais on avait peu accès à leurs travaux. » L’initiative de l’OIFC vise à rapprocher ces deux publics.

« Cette recension arrive à point nommé, parce que ça nous permet, trois ans plus tard, de proposer une vision d’ensemble de la recherche. »

Des ruptures temporelles clés

« Il y a un avant et un après 1960 », amorce Linda Cardinal. « Avant, on avait une approche très racialiste de l’immigration et on est passé dans les années 60 à une approche fondée sur le capital humain. »

Dans les années 1980, avec la montée du néolibéralisme émerge l’idée d’une « approche utilitaire » de l’immigration, qui doit aussi servir l’économie du pays. En parallèle, dans les années 1990, la francophonie change aussi de discours sur l’immigration.

« Avant 1990, on s’intéresse beaucoup au rapport entre immigration et multiculturalisme. On se pose la question : “est-ce que l’immigration vient renforcer le multiculturalisme au détriment de la francophonie, ou est-elle compatible avec le bilinguisme?” »

Mais à partir des années 1990, ce discours s’efface progressivement au profit d’une réflexion plus systématique sur l’immigration et son importance pour répondre aux besoins des communautés francophones.

Un virage amorcé à la fois par la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA), le Commissariat aux langues officielles et Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC).

« Ce qui est intéressant du point de vue de la recherche, c’est que ce sont ces instances communautaires, gouvernementales qui vont lancer le secteur de la recherche en immigration francophone », observe Linda Cardinal.

L’immigration, au-delà des chiffres

Puis, en 2008, viennent les premières cibles en matière d’immigration francophone, témoignant là encore d’une vision utilitaire, illustre la chercheuse. La recherche s’intéresse toutefois de plus en plus aux réalités vécues par les personnes immigrantes et aux conditions de leur intégration.

Cette tension sous-tend encore jusqu’à aujourd’hui les travaux liés à l’immigration francophone.

D’un côté, on veut planifier l’immigration en fonction de secteurs ciblés, pour combler les pénuries de main-d’œuvre. De l’autre, on s’attache à accompagner les nouveaux arrivants et favoriser leur intégration, comme la création des communautés francophones accueillantes.

Angle mort anglophone

Contrairement à leurs homologues francophones, les chercheurs anglophones « peinent à intégrer la francophonie canadienne dans la représentation de l’immigration au Canada », souligne Linda Cardinal.

La politologue a notamment voulu vérifier comment les travaux anglophones traitent de l’immigration et s’ils tiennent compte du caractère bilingue du pays. Elle constate que la reconnaissance des acquis, un thème largement étudié en anglais, est rarement abordée sous l’angle linguistique.

« Souvent, on va insister sur l’importance de donner des cours d’anglais aux immigrants, mais jamais des cours de français. »

« C’est comme si la recherche en anglais ne savait pas qu’il y a une francophonie canadienne », résume-t-elle. Si le Québec est généralement pris en compte, les besoins des communautés francophones hors Québec demeurent largement absents de ces travaux.

Linda Cardinal observe même des « ressacs » dans la recherche. Elle cite notamment les débats entourant le programme Entrée express, où l’attribution de points supplémentaires pour la maitrise du français a parfois été présentée comme susceptible de favoriser l’admission de candidats moins compétents. Une façon, selon elle, de continuer à associer la francophonie aux compétences plutôt qu’à la diversité linguistique.

« C’est un angle mort de la recherche en anglais », conclut-elle.

L’école comme terrain privilégié

Certains chercheurs et chercheuses réfléchissent à l’identité des personnes immigrantes et à leur sentiment d’appartenance à plusieurs cultures, mais aussi aux relations entre colonisation et décolonisation et à la manière de les intégrer au récit de la francophonie.

Au niveau des thèmes abordés, Linda Cardinal dégage deux tendances : le questionnement sur l’identité et l’omniprésence de l’école.

« L’école, c’est le principal lieu d’expérimentation, d’inclusion et de tension pour les familles immigrantes », dit Linda Cardinal.

« Ce que je trouve intéressant, c’est qu’on n’étudie pas tant les politiques d’immigration que les acteurs communautaires et les besoins des immigrants », ajoute-t-elle.

Recherche fondée sur l’expérience

Une autre spécificité de la recherche en immigration francophone réside dans son approche très ancrée dans le terrain, notamment par le recours aux entretiens et la formulation de recommandations.

« C’est une recherche qui ne finit pas avec des propositions théoriques, mais qui finit toujours avec des propositions de recommandations. Ça, c’est vraiment frappant », partage Linda Cardinal.

Malgré le statut officiel du français et la reconnaissance de sa vulnérabilité, la langue continue d’être perçue comme un obstacle à l’immigration francophone au Canada.

Et après?

Parmi les pistes de recherche à venir, Linda Cardinal cite de nouveaux besoins et enjeux à documenter, comme le logement, l’accès aux nouvelles technologies et les réalités vécues par les femmes immigrantes ou les étudiants étrangers.

Les nouvelles politiques d’immigration et les cibles qui vont avec représentent aussi des avenues à explorer.