Alors que la CSFM souhaite ajouter davantage de contenu sur l’histoire franco-manitobaine au curriculum scolaire de tous les élèves, y compris anglophones, La Liberté a souhaité creuser le sujet pour déterminer ce qui est déjà enseigné et ce qui pourrait encore manquer.

Un enjeu clé dans l’ambition de faire du Manitoba une province véritablement bilingue.

« Si nous voulons un Manitoba véritablement bilingue, il est important de nous assurer que la communauté, les élèves, tout le monde comprend la contribution des Franco-Manitobains et leur histoire au sein de la province », résume Bernard Lesage, président de la Commission scolaire franco-manitobaine (CSFM).

C’est lors de la réunion ordinaire de la CSFM du 26 août dernier que la proposition visant à inclure l’histoire de la francophonie manitobaine dans le curriculum avait été présentée par la commissaire Roxane Dupuis, avant d’être adoptée à la majorité.

« Je pense que c’est important que non seulement les francophones comprennent et apprennent leur histoire, mais que toute la population étudiante au Manitoba ait une vision juste de comment le Manitoba est devenu le Manitoba d’aujourd’hui, grâce en partie à la francophonie manitobaine », indique Bernard Lesage.

Il évoque notamment la possibilité d’intégrer cet enseignement au mois de mars, mois international de la Francophonie.

Cette mesure, que la commission souhaiterait voir s’appliquer dans toutes les écoles, y compris anglophones, devrait d’abord être proposée par la CSFM lors de la prochaine rencontre de l’Association des commissions scolaires du Manitoba (MSBA), du 26 au 27 novembre prochains.

Si elle est adoptée, c’est la MSBA qui ferait ensuite une demande formelle auprès du ministère de l’Éducation et de l’Apprentissage de la petite enfance afin d’inclure cette composante dans le programme d’histoire.

Vers un nouveau curriculum

C’est une idée qui ressortait déjà du rapport de consultations sur un Manitoba véritablement bilingue, publié en mars 2026.

Il indiquait notamment qu’il avait été suggéré « de faire en sorte que l’histoire de la francophonie soit une composante obligatoire du curriculum scolaire pour toutes les écoles ».

Interrogé, en français, par La Liberté sur les suites données à cette suggestion, ainsi que sur la place déjà accordée à l’histoire franco-manitobaine dans le curriculum et la prise en compte éventuelle de la résolution de la CSFM dans la mise à jour du curriculum en cours, le ministère a transmis la réponse suivante, en anglais :

(Ndlr : traduction libre) « Des efforts sont en cours afin d’améliorer le curriculum provincial. Le ministère procède actuellement au renouvellement du curriculum obligatoire de sciences humaines, de la maternelle à la 11e année. Comme pour tout travail d’élaboration et de renouvellement des programmes d’études, le processus comprend de la recherche, la consultation des parties prenantes, une validation sur le terrain et des révisions afin de contribuer à ce que les curriculums demeurent pertinents, inclusifs et représentatifs de la diversité des histoires et des perspectives du Manitoba. Le ministère reconnaît l’importance, pour tous les élèves, d’apprendre la véritable histoire du Manitoba, qui commence avec les populations autochtones et comprend les populations francophones, anglophones et immigrantes. À mesure que se poursuit le processus de renouvellement du curriculum de sciences humaines, un éventail de perspectives et de contributions historiques sera pris en considération dans le cadre des processus établis d’élaboration des programmes d’études. »

Une histoire déjà enseignée

L’histoire et les contributions francophones sont toutefois déjà présentes à plusieurs niveaux du curriculum anglais en sciences humaines, nous confirme Angie Waite, présidente de l’Association des enseignants de sciences humaines du Manitoba (MSSTA) et elle-même enseignante en 3e et 4e année.

Tous les contenus liés à la francophonie ne sont cependant pas obligatoires.

Certains résultats d’apprentissage identifiés par la lettre « F » sont propres au programme francophone.

« Il y a beaucoup de ces résultats d’apprentissage que, je pense, de nombreux enseignants du programme anglais continuent malgré tout d’enseigner », indique Angie Waite.

C’est son cas, notamment en apprenant Ô Canada en français à ses élèves de 3e année.

Plusieurs autres résultats d’apprentissage proposent également, sans les imposer, des exemples liés à la francophonie.

Angie Waite souligne aussi que de nombreuses écoles anglophones offrent le cours « Français : communication et culture », anciennement appelé « français de base » qui vient compléter ces enseignements : « Dans mon école, nous enseignons ce cours à partir de la 3e année, et la culture occupe une très grande place. Même si cela relève techniquement d’une autre matière, je pense que beaucoup d’enseignants établissent des liens entre ce qu’ils enseignent dans leurs cours de français et en sciences humaines. »

Dès la 4e année, les élèves doivent notamment pouvoir donner des exemples de contributions francophones à l’histoire du Manitoba, par exemple l’établissement de Saint-Boniface, des noms de lieux, les voyageurs, la langue ou encore des éléments culturels.

Bien que ce ne soit pas son niveau d’enseignement, Angie Waite a toutefois consulté un collègue enseignant au secondaire afin de nous préciser ce que les élèves du programme anglais devraient connaître à la fin de la 11e année : « L’histoire de la traite des fourrures, La Vérendrye, les voyageurs, les Métis de la Rivière-Rouge, la bataille de Seven Oaks, Louis Riel, les Résistances de la Rivière-Rouge et du Nord-Ouest, la Question des écoles du Manitoba, plusieurs lois et décisions, notamment la Loi Thornton, la décision de la Cour suprême dans l’affaire Georges Forest et l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés, la création de la DSFM et l’immersion française, ainsi que les institutions culturelles et politiques francophones, notamment le CCFM, La Liberté et l’Université de Saint-Boniface. »

Un portrait déjà plutôt étoffé, du moins sur le papier, de l’histoire francophone de la province.

Mais ce qui est prévu au curriculum ne garantit pas pour autant que tous les élèves en ressortent avec la même compréhension.

« Nous faisons de notre mieux pour inclure des moments importants de l’histoire francophone tout au long du parcours scolaire. Je pense que les élèves quitteront l’école en ayant appris certains éléments de notre histoire et, je l’espère, certains auront envie d’en apprendre davantage. »

La longueur du curriculum, qui peut compter près d’une centaine de résultats d’apprentissage par niveau, est aussi un obstacle pour tout couvrir en détail. La refonte prévue pourrait, selon elle, ramener ce nombre à une vingtaine seulement.

« Je pense donc qu’on verra moins de cases à cocher et davantage de grandes idées approfondies, espère l’enseignante.

Le Manitoba francophone en six temps

Si plusieurs éléments figurent déjà au curriculum, reste à savoir ce qui devrait constituer une histoire franco-manitobaine complète.

Pour cela, La Liberté s’est tournée vers Patrick Noël, professeur d’histoire à l’Université de Saint-Boniface.

« Pour moi, on ne peut pas comprendre l’histoire du Manitoba sans tenir compte de l’histoire de la présence francophone », soutient le professeur.

Patrick Noël est professeur d’histoire à l’Université de Saint-Boniface.
Patrick Noël est professeur d’histoire à l’Université de Saint-Boniface. (photo : Marta Guerrero)

Il découpe cette histoire en six moments incontournables qui devraient, selon lui, être inclus dans le curriculum.

D’abord, l’exploration européenne, à la fin du 17e et au début du 18e siècle, et la traite des fourrures, marquées par la présence française, avec notamment La Vérendrye.

Vient ensuite ce que l’historien appelle « le moment des voyageurs  », venus notamment de la Nouvelle-France pour participer à la traite des fourrures.

Leurs relations avec des femmes des Premières Nations contribueront, dans la seconde moitié du 18e siècle, à la formation d’une société métisse.

« C’est ce qu’on appelle l’ethnogenèse du peuple métis », explique Patrick Noël, qui juge cet enjeu incontournable pour comprendre l’histoire de la présence francophone au Manitoba.

Troisièmement, au 19e siècle, l’implantation d’une société francophone, qui se fait « main dans la main avec la société métisse ».

C’est dans ce contexte que va s’affirmer un jeune Louis Riel, indique-t-il.

Le moment suivant, « absolument incontournable », est la fondation de la province : « Le Manitoba est né d’un soulèvement, d’une résistance, celle des Métis, emmenée par Louis Riel en 1869-1870. Lorsque le Manitoba entre dans la Fédération canadienne, c’est avec certaines garanties de protection des droits scolaires des francophones, des droits linguistiques des francophones. »

La province, alors surnommée le « Manitoba timbre-poste » en raison de sa petite taille, comptait néanmoins une légère majorité francophone, estimée à environ 52 % en incluant les Canadiens français non métis (1).

Cinquièmement, l’entrée du Manitoba dans la Confédération entraîne une arrivée massive de colons anglophones, notamment de l’Ontario, les orangistes, provoquant la minorisation démographique des francophones dans la province.

« Il va ainsi s’amorcer une période, je dirais, de résistance », explique Patrick Noël.

À la fin du 19e siècle et au début du 20e, les lois de 1890 puis la Loi Thornton de 1916 viennent restreindre l’enseignement en français.

« Ce qui ne veut pas dire que les francophones ne mèneront pas une résistance ou ne poursuivront pas, par différents moyens, leur développement culturel », ajoute-t-il.

La question de l’éducation devient alors, selon lui, « au cœur de l’histoire des francophones ».

Enfin, à partir des années 1960 s’amorce ce que Raymond Hébert a appelé une « révolution tranquille », marquée par plusieurs combats juridiques pour la reconnaissance des droits des francophones, de l’affaire Forest à l’affaire Bilodeau, et notamment par la création de la DSFM, « qui garantit l’autonomie scolaire des francophones ».

Patrick Noël souligne aussi la diversification plus récente de la francophonie manitobaine avec l’arrivée croissante d’immigrants francophones, ayant notamment conduit au changement de la Société franco-manitobaine en Société de la francophonie manitobaine (SFM).

« Il faudra éviter le piège de peindre une image trop homogène du fait francophone [dans la province], qui a toujours été très diversifié. Il faut critiquer ou abandonner cette idée que le fait francophone était canadien-français, tout simplement. Ce n’est pas vrai », insiste-t-il.

Définir l’histoire

L’historien rappelle par ailleurs que « l’histoire, c’est toujours un dialogue entre le présent et le passé » et qu’« il n’y a rien de plus faux que de dire que l’histoire ne concerne que le passé ».

Quant à savoir qui devrait décider de ce qui constitue l’histoire franco-manitobaine à transmettre, il estime que la communauté savante, notamment les historiens, devrait d’abord être consultée, aux côtés des différentes voix communautaires, dont la Société de la francophonie manitobaine et l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba.

« L’histoire de la présence francophone ne peut pas être séparée de l’histoire des Métis francophones. C’est d’un tronc commun », rappelle-t-il.

Pour Patrick Noël, l’enjeu rejoint finalement celui d’un Manitoba véritablement bilingue : « Ce projet d’un Manitoba véritablement bilingue va passer par des cours d’histoire, des cours d’histoire qui intègrent la présence francophone, ne serait-ce que pour permettre aux citoyens de mieux comprendre pourquoi on peut légitimement prétendre à ce que le Manitoba devienne bilingue. »

(1) Sources consultées par Patrick Noël : J. Blay, Histoire du Manitoba français (tome 2) : Le temps des outrages, Winnipeg, Blé, 2013; G. J. Ens, Homeland to Hinterland: The Changing World of the Red River Métis in the Nineteenth Century, Toronto, UTP, 1996.

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