Par Laëtitia KERMARREC.
Début 2025, je dénonçais la pression esthétique grandissante qui pesait sur les jeunes hommes, à l’instar de celle qui avait pesé sur les jeunes femmes depuis des années, avec des exigences corporelles inaccessibles favorisées, entre autres, par l’utilisation de filtres ou de retouches numériques.
En témoignait la hausse de ventes de stéroïdes non médicaux comme l’Anavar ou le trenbolone sur le marché noir et en ligne. Selon une enquête gouvernementale australienne, la consommation de ces anabolisants, loin d’être sans danger, avait presque triplé entre 2001 et 2019 (1). Un chiffre alarmant qui révélait un malaise plus profond : l’augmentation des cas de dysmorphie corporelle masculine. Ce trouble psychiatrique se caractérise par « une préoccupation concernant des défauts perçus de l’apparence physique qui ne sont pas apparents ou apparaissent légers à d’autres personnes » et qui provoque une « détresse cliniquement significative ou un trouble du fonctionnement » (2). Au Royaume-Uni, près d’un quart des hommes déclaraient ainsi « se sentir rarement, voire jamais, en confiance avec leur corps ». (3)
Alors même que des mouvements sociaux comme le body positivity cherchaient à libérer les femmes de la tyrannie des normes corporelles, en valorisant la diversité des silhouettes, le diktat de l’apparence semblait ressurgir chez l’autre sexe, lancé dans une quête chimérique du torse « idéal » taillé en V… Le fait que les 18-24 ans soient plus enclins à essayer les stéroïdes (2) n’avait rien d’anodin : une autre étude australienne ayant montré que l’augmentation de la consommation d’anabolisants chez les hommes et les adolescents est alimentée par les réseaux sociaux (4). Ces plateformes jouent un rôle central dans la diffusion de normes esthétiques irréalistes, à travers des influenceurs qui associent valeur personnelle et image extérieure, le physique devenant un levier tangible de validation sociale.
Début 2026, j’ai le regret de constater qu’au lieu de ralentir, la tendance s’accélère avec l’explosion de l’intelligence artificielle. La grande majorité des images qui circulent sur les réseaux sociaux étant désormais générées par ces systèmes intelligents (5) (6), un facteur qui vient aggraver de façon dramatique les troubles dysmorphiques déjà présents chez les jeunes hommes, selon une étude canadienne (7).
Parce que l’IA ne se contente pas de retoucher des corps existants, mais fabrique des physiques exagérés correspondant à un ensemble très restreint de caractéristiques appris par les algorithmes : minces, musclés et jeunes, portant des tenues moulantes et révélatrices. Aucune image ne montre de handicap visible, de corps plus volumineux, de rides ou de calvitie, par exemple. Ces distorsions tendent à normaliser un idéal corporel irréaliste.
En parallèle, l’industrie de la beauté capitalise largement sur cette insécurité corporelle en plaçant l’apparence au cœur de la réussite sociale, professionnelle et sentimentale. Sensibiliser aux bénéfices d’un corps en bonne santé, au-delà de son esthétique, serait plus sain et contribuerait peut-être à renverser la tendance. Le témoignage de personnalités publiques sur le sujet, comme celui de l’acteur britannique Sam Claflin, qui s’est récemment exprimé sur son combat contre la dysmorphie (8), pourrait également y concourir.
(1) The worrying trend of steroid use in young adults, Australian Government – Sport Integrity Australia, 2023.
(3) The Better Body Confidence Report, https://www.better.org.uk/lp/body-confidence-report
(4) Relationships between social media, body image, physical activity, and anabolic-androgenic steroid use in men: A systematic review. Beos, N. Kemps, E., & Prichard, I. (2024). Psychology of Men & Masculinities. Advance online publication.
(5) AI Image Generator Market Statistics: An Analysis, September 2024, artsmart.ai.
(6) Artificial Intelligence in Social Me dia, Matthew N.O. Sadiku et al., International Journal of Scientific Advances Jan-Feb 2021.
(7) The « ideal » body according to artificial intelligence : Body image implications for athletes and nonathletes, Thibodeau, D.E. et al., Psychology of Popular Media 2025.
(8) Sam Clafin Opens Up About Battling Body Dysmorphia and Filming Topless Scenes in His Early Career: “Incredibly Insecure” by Michelle Lee, published on February 2, 2026.

