Cette question est au cœur de la recherche menée par Celeste Vermette, présentée en avril dans le cadre de sa thèse How Language Experience Influences Selective Attention Using the Emotional Stroop Task (Comment l’expérience linguistique influence l’attention sélective à l’aide de la tâche de Stroop émotionnelle, traduction libre).

Celeste Vermette a commencé ses études à l’Université de Manitoba en 2021, où elle était rapidement invitée à joindre le programme d’honneur dans le domaine de psychologie.

C’est dans ce cadre qu’elle a retrouvé l’inspiration pour sa thèse, qui vise à explorer l’impact du bilinguisme sur le cerveau et ses fonctions, notamment les fonctions exécutives.

Étant bilingue elle-même originaire d’une famille francophone, elle a toujours été captivée par la façon dont ses deux langues interagissent sur le plan cognitif.

La manière dont le bilinguisme peut se manifester différemment d’une personne à l’autre fait également partie de ses centres d’intérêt scientifiques, bien que ce n’est pas l’objet principal de cette étude.

La tâche de Stroop expliquée

Pour appuyer ses hypothèses, elle s’est tournée vers la tâche de Stroop, un exercice dans lequel des mots apparaissent dans différentes couleurs.

Le participant doit alors nommer la couleur dans laquelle le mot est écrit, plutôt que de lire le mot lui-même.

Selon Celeste, cette tâche permet d’évaluer certains mécanismes liés à l’attention sélective et aux fonctions exécutives.

« Par exemple, si le mot rouge est écrit en rouge, tu dis rouge. Par contre, si c’est le mot rouge est écrit en bleu, tu dois dire bleu. Ton attention sélective, c’est ce que tu utilises quand tu paies attention à seulement la couleur du mot et pas le mot lui-même, » précise-t-elle.

L’étude de Celeste Vermette s’appuie sur une variante de cette tâche, qu’elle appelle la tâche de Stroop émotionnelle.

Dans cette version, à la place des couleurs, des mots décrivant des émotions différentes sont mis au-dessus des visages exprimant ces émotions, ou bien des émotions opposées.

Elle a adapté la tâche de Stroop originale en demandant aux participants d’identifier l’expression du visage présenté, plutôt que de lire le mot distrayant inscrit par-dessus.

L’objectif demeure toutefois le même : inhiber une réponse automatique afin de mobiliser l’attention sélective.

L’étude a porté sur 22 participants, dont 16 bilingues et 6 unilingues.

Les langues représentées dans l’étude incluaient notamment le français, le tagalog, le russe et l’arabe, parmi d’autres.

Elle souligne qu’il y avait deux types d’analyses concernant la performance des participants : la rapidité de leurs réponses aux différents visages, ainsi que la précision de leurs réponses.

Une fois la tâche terminée, les participants ont chacun rempli des formulaires, afin que les responsables de l’étude puissent s’assurer qu’ils présentaient un niveau cognitif équivalent.

Ils ont ensuite recueulli des informations sur le parcours linguistique des participants, notamment afin d’évaluer leur degré de bilinguisme.

Chaque personne devait se situer sur une échelle de zéro à dix, où zéro représentait l’absence de compétence dans une deuxième langue et dix une maîtrise complète.

Cette étape, selon Celeste Vermette, était essentielle, puisque les anciennes études sur le bilinguisme utilisaient souvent une catégorisation binaire des participants, les classant simplement comme bilingues ou non, sans tenir compte de leur niveau de compétence.

« Quand on regarde au bilinguisme aujourd’hui, c’est beaucoup plus compliqué que cette binarité », affirme-t-elle.

« Pour ma thèse, j’ai fait toutes mes analyses avec l’approche du bilinguisme comme un groupe diversifié. »

Les résultats

À travers près d’une centaine de cycles de la tâche, elle a observé que les deux groupes ne présentaient pas de différences marquées dans les parties congruentes du test, c’est-à-dire lorsque le mot correspondait à l’image affichée.

La rapidité et la précision des réponses demeuraient alors relativement similaires.

En revanche, dans les tâches incongruentes, où les expressions faciales ne correspondaient pas au mot présenté, les personnes bilingues répondaient plus rapidement.

Elles obtenaient toutefois, en moyenne, un taux de précision légèrement inférieur.

Dans sa thèse, elle conclut que ces montrent que « la maîtrise d’une deuxième langue influe sur la rapidité avec laquelle les personnes bilingues parviennent à concentrer leur attention sur des informations précises ».

Elle explique : « Comme les personnes bilingues ne disposent pas d’un « interrupteur » leur permettant de basculer d’une langue à l’autre, cela signifie qu’elles s’entraînent en permanence à réprimer l’une de leurs langues (une réponse automatique) tout en se concentrant sur l’autre.

« Cela pourrait se traduire par des capacités d’attention sélective plus développées – ce qui se refléterait donc dans leurs performances lors d’une tâche de Stroop. »

L’application pratique

Celeste Vermette souligne que, lorsque les personnes apprennent une autre langue que leur langue maternelle, l’accent devrait être mis sur la compétence plutôt que la connaissance de la langue.

Cette activité permettra de renforcer leurs fonctions exécutives, en particulier leur attention sélective.

« Il faut l’utiliser à chaque jour, et interagir activement avec la langue au lieu de simplement mémoriser des règles », conseille-t-elle.

Selon ses recherches, les personnes multilingues éprouvent davantage de difficultés avec les tâches impliquant une production verbale rapide, « ce qui pourrait expliquer en partie pourquoi les groupes présentaient des différences significatives en matière de précision des réponses ».

Pour pallier ce problème, elle suggère qu’une future étude pourrait intégrer une tâche sans composante linguistique ou permettre aux participants de répondre dans la langue qu’ils maîtrisent le mieux.

Une autre hypothèse qu’elle avance est que le niveau d’équilibre entre les deux langues pourrait également influencer les performances : par exemple, une personne qui commence tout juste à apprendre l’anglais obtiendrait de moins bons résultats qu’une personne qui le parle la plupart du temps, tandis qu’une personne parlant l’anglais et l’espagnol avec la même aisance obtiendrait peut-être de meilleurs résultats que les deux autres.

Malgré certaines limites méthodologiques, elle affirme que l’apprentissage d’une autre langue demeure bénéfique pour la santé cognitive à long terme.

Elle souligne notamment qu’il s’agit d’un facteur protecteur contre le vieillissement cognitif, certaines études montrant un retard pouvant aller jusqu’à cinq ans dans l’apparition de la maladie d’Alzheimer chez les personnes bilingues comparativement aux personnes unilingues.

Bien que l’étude ait porté sur seulement 22 participants, Celeste Vermette précise qu’elle mènera une deuxième série de tests cet été afin de préciser les résultats et d’améliorer certains aspects méthodologiques.

Enfin, elle a envie de publier les résultats après cette deuxième série de tests, avec l’objectif de trouver des méthodes pour mieux soutenir les étudiants bilingues, quel que soit leur niveau.

En présentation

La présentation de cette thèse a eu lieu le 23 avril, à l’issue de laquelle Celeste Vermette a reçu un prix soulignant la qualité de sa performance oratoire au sein de sa cohorte.

Elle se dit très reconnaissante de l’occasion.

« J’adore parler de ce que je fais, parce que je peux capter l’attention de toute une salle malgré mon stress. Et j’aime surtout expliquer les choses d’une manière que les gens peuvent comprendre. »

« J’ai pu mettre en pratique les connaissances que j’ai acquises au cours des cinq dernières années », conclut-elle.