Intitulée Auprès de nos ancêtres : L’héritage de l’esclavage, cette exposition se penche sur l’histoire souvent méconnue de la participation du Canada à la traite transatlantique des esclaves et sur son impact dévastateur sur les peuples africains et autochtones.
Le MCDP a organisé, le 17 septembre, une avant-première de cette nouvelle exposition en présence notamment de leaders noirs œuvrant à faire connaître cette histoire et à combattre le racisme.
L’exposition Auprès de nos ancêtres : L’héritage de l’esclavage raconte l’histoire du rôle joué par le Canada dans l’esclavage et la traite transatlantique, ainsi que les répercussions de cette histoire dans le pays.
À travers des photographies et des témoignages, elle met également en lumière les liens entre les histoires des personnes noires et celles des peuples autochtones.
L’exposition accorde une place importante aux foyers familiaux, devenus des refuges pour la mémoire et des espaces essentiels à la transmission des savoirs.
« J’ai mené des recherches et des projets de conservation communautaires. J’ai ainsi pu parcourir le pays et rencontrer différentes familles et différentes communautés. Partout où j’allais, les gens m’invitaient chez eux et me présentaient leurs objets, leur famille et leurs histoires, dans l’intimité de leur foyer », se souvient la commissaire de l’exposition, Alia Aluma.
« En étudiant l’histoire des Noirs et en approfondissant mes connaissances à ce sujet, j’ai découvert que le foyer familial jouait un rôle essentiel, notamment durant les années d’abolition de l’esclavage et pour rassembler militants, écrivains et leaders. Le foyer familial est donc un élément fondamental de l’histoire des Noirs depuis aussi longtemps que celle-ci fait partie intégrante de l’histoire canadienne », ajoute-t-elle.
Une histoire longtemps méconnue
Pour Alia Aluma, le fait que cette exposition soit présentée au Musée canadien pour les droits de la personne rend d’autant plus important le travail de mémoire sur le rôle du Canada dans l’histoire de l’esclavage.
« C’est la première fois qu’un musée national présente une exposition permanente reconnaissant l’existence de l’esclavage au Canada. Si l’on considère l’histoire des musées à travers le monde, nous arrivons tard sur ce sujet », dit-elle.
Elle souligne également qu’il n’existe pas de programme scolaire standardisé permettant d’aborder l’histoire des Noirs au Canada.
« Ces années d’esclavage ont également eu lieu avant que le Canada ne devienne le Canada », rappelle-t-elle.
Selon Alia Aluma, l’esclavage des Autochtones et des Africains a existé pendant la période coloniale française, puis sous la domination britannique.
Elle souligne notamment l’ampleur de l’esclavage des Autochtones sous le régime colonial français.
La directrice générale du MCDP, Isha Khan, affirme pour sa part vouloir aborder cette histoire avec franchise.
« Aujourd’hui, alors que nous sommes réunis, je souhaite parler franchement de l’histoire que ce pays s’est racontée depuis des générations. Et ce n’est pas vraiment nouveau pour beaucoup d’entre vous ici présents, mais le Canada s’est souvent imaginé comme le côté libre de la frontière, le pays vertueux, à l’abri des tragédies et des méfaits d’autrui. Pourtant, ce n’était jamais toute la vérité. Des gens ont été réduits en esclavage sur ces terres pendant des centaines d’années. Leurs noms, leur travail, leurs familles. Une grande partie de cette histoire a été effacée du Canada qui nous a été légué. »
Pour Michaëlle Jean, cofondatrice de la Fondation Michaëlle Jean, l’exposition invite à nourrir la mémoire, à la recueillir et à la restituer.
Elle rejoint les propos d’Isha Khan en soulignant qu’« on a offert aux Canadiens une version idyllique de l’histoire des Noirs. Le Canada comme terre promise, destination finale du Chemin de fer clandestin, le lieu où Harriet Tubman a conduit les esclaves vers la liberté ».
Cette histoire n’est pas fausse, mais elle ne représente qu’une partie du récit.
« L’histoire est vraie, mais elle est loin de révéler toute la vérité. L’esclavage a existé, oui, ici même, sur cette terre. Ce n’est que récemment que nous commençons à comprendre que cela s’est réellement produit. Beaucoup sont encore surpris d’apprendre cela. Sous le régime colonial français, puis britannique, des Africains et des Autochtones ont été victimes de trafic, achetés, vendus, maltraités et maintenus en esclavage sur ces terres pendant des générations. Plus de 200 ans, en réalité », affirme-t-elle.
Comprendre le passé pour mieux lutter contre le racisme
L’exposition cherche également à mettre en évidence les liens historiques entre l’esclavage et le racisme.
« Ce n’est pas un phénomène qui a toujours existé dans l’histoire de l’humanité. Sans la traite des esclaves, on peut facilement supposer que le racisme systémique qui sévit aujourd’hui dans le monde n’existerait pas. Il est important de sensibiliser le public à cette réalité et au rôle du Canada à cet égard », estime Alia Aluma.
Selon Michaëlle Jean, l’idéologie raciale a notamment été utilisée pour justifier l’esclavage et a survécu à son abolition.
« L’exposition met en lumière ce lien. En effet, la construction de la race, la traite négrière, le colonialisme et la discrimination s’inscrivent dans une même histoire », indique-t-elle.
Pour elle, la mémoire constitue une responsabilité qui s’inscrit dans le présent.
« Pour éradiquer le racisme, nous devons en comprendre les racines. Nous devons comprendre comment des idées inventées il y a des siècles pour classer les êtres humains, les déposséder, nier leur humanité et exploiter leur travail se sont enracinées dans les institutions, les lois, les économies, les représentations et les mentalités », soutient-elle.
« Et ce que l’histoire a construit, l’action humaine peut le démanteler », croit Michaëlle Jean.
« Au lieu de placer l’histoire à distance, derrière une vitre, Auprès de nos ancêtres nous invite dans une maison familiale, dans cet espace intime où les souvenirs se sont préservés et transmis de génération en génération. »
Une histoire familiale qui devient mémoire collective
Judy Williams a livré un témoignage personnel sur l’héritage de l’esclavage à travers l’histoire de sa propre famille.
Arrière-arrière-petite-fille de Nellie Martini, elle-même fille d’une femme noire réduite en esclavage, Williams raconte avoir découvert progressivement les traces de cet héritage dans sa famille, notamment une lettre adressée à son ancêtre surnommée « Black Beauty ».
Enfant, elle croyait avoir découvert une histoire d’amour.
En grandissant, elle a compris qu’il s’agissait d’une tragédie : la lettre avait été écrite par l’homme qui avait réduit « Black Beauty » en esclavage et qui avait refusé de lui accorder sa liberté, contrairement à ses trois filles.
L’une d’elles, Nellie Martini, a ensuite immigré au Canada en 1905 et contribué à établir les racines de la famille au Manitoba.
Cette histoire a amené Judy Williams à s’engager dans la préservation de la mémoire des communautés noires.
Après le décès d’un membre de sa famille en 2019, elle a commencé à approfondir ses recherches à partir des albums et des archives familiales, avant de partager son histoire publiquement.
Elle encourage aujourd’hui les familles à interroger leurs aînés, à enregistrer leurs témoignages, à identifier leurs photographies et à conserver leurs objets de famille, car ces traces deviendront l’histoire des générations futures.
Pour Judy Williams, comprendre cet héritage implique également de reconnaître le traumatisme intergénérationnel lié à l’esclavage.
Elle a d’ailleurs choisi de reprendre le nom « Black Beauty » pour son travail créatif, qu’elle considère comme un acte de mémoire, de résilience et d’honneur.
La directrice générale du MCDP assure que cette exposition continuera de s’enrichir au fil du temps.
Pour elle, Auprès de nos ancêtres n’est qu’une première étape dans un travail de mémoire beaucoup plus vaste.
« C’est une pièce, mais ce n’est pas toute la maison », résume-t-elle.

