Par Camille LANGLADE – IJL

L’humour est bel et bien vivant dans les communautés francophones d’un bout à l’autre du Canada. Mais si le public est au rendez-vous, vivre de l’humour en contexte minoritaire n’est pas toujours drôle.

« Il n’y a pas une communauté qui n’a pas ses raconteurs ou ses humoristes. C’est aussi une façon de vivre son identité », partage Coco Belliveau.

L’humoriste néobrunswickoise a animé la série de balados On rit pareil, coréalisée par le journal La Liberté et la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA) du Canada, où des humoristes de la francophonie canadienne se sont succédé au micro pour parler de leur langue, leur identité, leur métier.

Pour l’Acadienne, l’humour a définitivement un rôle à jouer au sein des communautés en situation minoritaire, aussi petites soient-elles.

« Les gens ont vraiment soif d’humour, abonde dans le même sens l’artiste franco-manitobaine Micheline Marchildon. Le secret, c’est de leur offrir quand même de quoi de frais, puis de diversifier. »

Car c’est là où le bât blesse. À force de jouer devant les mêmes personnes, les jokes peuvent finir par tomber à plat. « Dans la francophonie, après trois spectacles de faire la même blague, tout le monde a entendu », remarque la comédienne et humoriste.

Se renouveler pour ne pas lasser

Roder un numéro, le répéter devant un public, reste un défi, rappelle Micheline Marchildon. « Pendant sept ans, à chaque trois mois, je faisais un nouveau numéro de 20 minutes. Ça me forçait à créer beaucoup de contenu, mais je ne pouvais pas le roder. Pendant la COVID, j’ai pu faire des rodages virtuels avec des spectateurs qui venaient regarder mon numéro et me donnaient du feedback. »

« Ce qui nous manque, c’est que les artistes locaux puissent faire plusieurs fois le même numéro dans des contextes différents. La population est tellement petite qu’ils ne peuvent pas », observe Pierre-Michel Morais-Godin, membre du comité organisateur du Festival d’Humour RIEN., à Caraquet, au Nouveau-Brunswick.

Une situation qui pousse beaucoup d’humoristes à faire leurs armes au Québec. « À Montréal, dans une même soirée, tu peux faire trois bars différents, trois publics différents. Ce qui est impossible ici. »

Le Québec, passage obligé?

« Oui et non », tranche Micheline Marchildon.

« J’ai grandi dans la francophonie du Manitoba, puis heureusement, chaque année, il y avait des tournées, j’ai pu roder des numéros […] Mais il n’y a rien comme se baigner dans la richesse et l’abondance du standup qu’il y a à Montréal. »

La comédienne recommande d’ailleurs à tous les humoristes de se rendre à «la Mecque de l’humour francophone en Amérique du Nord, ne serait-ce que pour deux semaines ou trois mois, ou trois ans ».

« C’est sûr qu’il y a une sorte de passage obligatoire vers le Québec, mais je ne pense pas que ça a besoin d’être centralisé par le Québec. C’est juste simplement parce qu’ils ont déjà installé beaucoup de réseaux », relève Coco Belliveau.

Elle souligne d’ailleurs qu’il y a souvent des partenariats dans le domaine de l’humour entre le Québec et la francophonie minoritaire.

« Cercle vicieux »

« C’est difficile d’avoir des scènes, de faire des spectacles, de préparer du matériel quand tu ne peux jamais le tester devant de vraies personnes », constate Pierre-Michel Morais-Godin

Il n’hésite pas à parler de « cercle vicieux » : « Le manque d’artistes fait qu’il manque de scène, puis le manque de scène fait qu’il manque d’artistes. »

La distance entre les communautés, étalées sur des territoires parfois très vastes, complique aussi la logistique.

« T’as un artiste de Moncton qui vient à Caraquet, faut quand même qu’il fasse trois heures de route pour venir, puis trois heures de route pour retourner, qu’il se loge, etc. C’est de l’argent de plus dans le cachet », illustre Pierre-Michel Morais-Godin.

« Une des formes d’art les plus accessibles »

Coco Belliveau note cependant que l’humour reste l’une des formes d’art les plus accessibles. « Le standup, c’est dans ce qu’il y a de moins dispendieux à produire […] Ça ne requiert pas grand-chose dans le sens où tu as besoin juste d’une salle qui est équipée avec un micro et des lumières. »

Ça prend néanmoins « une fibre entrepreneuriale », nuance-t-elle.

Mais comme partout, l’argent reste encore – et toujours – le nerf de la guerre. « L’humour n’est pas considéré comme une forme d’art et, donc, n’a pas accès aux subventions traditionnelles qui vont faire vivre le théâtre, le cinéma, etc. », commente l’Acadienne.

Le Festival d’Humour RIEN., à Caraquet, a dû annuler son édition 2026, qui devait se tenir du 9 au 13 septembre 2026, après six années d’absence. En cause : un manque de financement, mais pas seulement. « On a un peu échappé la balle », admet Pierre-Michel Morais-Godin.

« À toutes les années, la population nous demandait quand est-ce qu’on revenait. Donc, on s’était dit cette année qu’on allait revenir, mais on a pris notre décision un peu trop tard. On a manqué une partie de la ronde de financement fédéral […] et un peu notre appel au privé. »

Le cofondateur de l’évènement rappelle que l’équipe est entièrement bénévole, et que le financement des gouvernements n’est pas suffisant. « Notre but, nous, c’est d’offrir les spectacles le moins cher possible. »

Une des missions du Festival d’Humour RIEN. est de faire se côtoyer sur scène la relève acadienne ou du Nouveau-Brunswick et des humoristes québécois.

« La vraie solution, j’imagine qu’on serait déjà en train de la mettre en place si on l’avait. On essaye des choses, puis on aimerait ça que ça continue », déclare Pierre-Michel Morais-Godin.

« La volonté de la population est là, mais ça prendrait plus d’efforts de développement, de prise de risque pour placer plus d’artistes sur les scènes, quitte à ne pas être rentable au début, mais de développer l’habitude. »

Les réseaux sociaux, une vitrine à part entière

La scène ne suffit plus pour se faire connaitre en tant qu’humoriste, ni les médiums de promotion traditionnels, comme la publicité. Ceux-ci ont laissé place aux réseaux sociaux.

« C’est une façon gratuite de construire son nom et son public, observe Coco Belliveau. Oui, ça prend de plus en plus de temps. C’est aussi une façon de connecter avec les gens qui sont plus loin de nous dans d’autres communautés. »

Aux yeux de Micheline Marchildon, c’est un « game changer » : « Ça change la donne, parce que tu peux rejoindre la planète entière et tu peux devenir viral en quelques jours. »

La nouvelle vague de l’immigration

Selon Coco Belliveau, les nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes dans les communautés partout au pays apportent « un beau mélange » à la scène humoristique francophone. « Ils viennent insuffler une nouvelle vie. »

Quitte à tendre un nouveau miroir au public. « On a des yeux frais sur notre réalité. Ces gens-là arrivent et nous donnent une nouvelle perspective sur nous-mêmes ou nous racontent des choses qu’on ne voyait pas de notre propre culture, nos habitudes, nos absurdités parfois. Et ça, c’est toujours drôle », témoigne Micheline Marchildon.

« Un grand poisson dans un petit étang »

Mais au bout du compte (et du micro), faire de l’humour en contexte minoritaire reste une force; la force d’une communauté tissée serrée.

« L’avantage, c’est qu’on se connait tous, puis les gens veulent nous voir réussir et veulent nous donner des occasions », assure Micheline Marchildon. Elle prend l’image d’« un grand poisson dans un petit étang ».

« C’est important d’aller se ressourcer, je pense, dans les grandes villes de temps en temps, mais moi, je suis très heureuse de ressentir l’appréciation de ma communauté. »