La Liberté ÉDITO

Par Bernard Bocquel

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La Liberté du 24 juin 2015

La Saint-Jean-Baptiste au Manitoba n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a déjà été. Une relique folklorique, une ombre fantomatique déconnectée de la réalité d’aujourd’hui. Pour que cette fête ait une véritable raison d’être, il faudrait trouver des gens qui croient au Canada français et au lien entre la langue française et la religion catholique.

Dès son accession au pouvoir en novembre 1976, le Parti québécois, devenu le maître provisoire du récit national, a décidé de transformer le 24 juin canadien-français en Fête nationale québécoise. Ainsi, au moins symboliquement, la province devenait comme n’importe quel pays souverain qui se respecte et qui offre à ses citoyens une journée de congé par an, peu importe le jour de la semaine sur lequel tombe la fête nationale.

Lorsque les historiens patriotes d’une époque révolue s’employaient à raconter les origines de la Saint-Jean-Baptiste au Canada, ils ramenaient à la mémoire une initiative prise par un certain Ludger Duvernay à Montréal en 1834. Mais ils oubliaient de mentionner qu’en terre canadienne, le bal patriotique avait été ouvert par les Irlandais en mars 1834 à l’occasion d’une première Saint-Patrick, organisée en l’honneur du saint protecteur de l’Irlande.

Au jeu patriotique, il faut savoir que la grande mode politique depuis le début des années 1800 est de s’affirmer membre d’une nation. Impossible d’être pris au sérieux sur la scène mondiale sans faire partie d’une nation. Dans le Canada colonial du XIXe siècle, Anglais, Écossais, Irlandais et Canadiens disposaient d’individus bien décidés à prouver que le groupe culturel auquel ils étaient attachés constituait bel et bien une nation.

Il faut ajouter que la toile de fond biblique commune à tout ces gens-là s’avérait une source d’inspiration commode pour les bâtisseurs de nations. La grande aventure des Hébreux choisis par Dieu était imprégnée dans les esprits chrétiens. Au point que pour être une nation digne d’être prise au sérieux, il fallait se trouver une mission providentielle pour justifier ses prétentions. Celle des Canadiens français était de préserver la vraie religion en Amérique du Nord.

Le nationalisme, c’est donc forcément une course à la puissance. Qui voudrait appartenir à une nation de second ordre? La Winnipeg Blue Bombers Nation n’existe pas. Tandis qu’en Saskatchewan, où les Roughriders jouissent d’un monopole sportif sur les esprits, la Rider Nation s’impose comme une évidence. Les mêmes ressorts humains étaient à l’œuvre en 1834. Après le coup d’envoi des Irlandais, les Anglais, pour préserver leur supériorité, se lancèrent vite fait dans une Saint-Georges. Pour ne pas perdre la face, Ludger Duvernay et sa gang s’inventèrent dans la foulée une première Saint-Jean-Baptiste en se plaçant sous le patronage du précurseur du Christ et les feux de joie païens des solstices d’été.

À la même période à la Rivière-Rouge, les Métis et Canadiens catholiques priaient spécialement saint Joseph, le protecteur officiel de l’Église du Canada. Mais pas plus que leurs voisins Écossais ou Métis écossais songeaient-ils à transformer leur dévotion en célébration nationaliste. On ne soulignera jamais assez que la Colonie de la Rivière-Rouge resta étrangère au virus du nationalisme jusqu’à l’arrivée intempestive des Canadians annexionnistes dans les années 1860.

À peine élevés au rang de canadiens, les habitants du Manitoba durent se plier aux mœurs nationalistes déjà bien rodées dans l’Est. Le 24 juin 1871 fournit à l’élite venue du Québec la première bonne occasion de poursuivre l’éducation civique des Métis. Par souci d’unifier son troupeau, Alexandre Taché, l’archevêque de Saint-Boniface, décida d’imposer la Saint-Jean-Baptiste à toutes ses ouailles. Mais sa volonté politico-religieuse ne fut pas faite. Les Métis n’avaient pas la mentalité des immigrants canadiens-français. Ils obtinrent la bénédiction de l’Église pour fêter une première Saint-Joseph en 1884 dans le Nord-Ouest.

Puisque la langue française passait pour être la gardienne de la foi catholique, les discours ardents prononcés lors des Saint-Jean-Baptiste qui se sont succédé jusqu’au début des années 1960 mélangeaient hardiment sentiments patriotiques et ferveur religieuse. La Liberté et Le Patriote du 24 juin 1960 rappelait : « Le but est de nous unir, de secouer les endormis et les endormeurs, de ranimer la petite flamme d’idéal et de vie française que l’utilitarisme n’a pas encore réussi à éteindre. Deux choses peuvent nous sauver : la foi en la religion de nos pères et la fierté du nom français. »

Autant d’envolées lyriques dont les accents sont devenus franchement surréalistes dans ce Manitoba moderne où l’avenir de la langue française repose ultimement sur des droits plus ou moins respectés et une hypothétique volonté politique.

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