Dans un contexte d’incendies plus intenses ces dernières années, l’exemple de La Broquerie permet de mieux comprendre ce qui alimente les feux et comment y faire face.
« On est chanceux, cette année », estime Rhéal Gagnon, nouvellement chef des pompiers de La Broquerie.
Entré en fonction il y a tout juste un mois, il prend la tête du service en pleine saison des feux.
Pompier dans la municipalité depuis 34 ans, il considère cette nomination comme « un privilège » et une occasion de continuer à servir sa communauté.
Comme francophone en contexte minoritaire, il y voit aussi un symbole : « Les francophones, on est quand même capable d’avoir des postes comme ça. »
À ce jour, la caserne a bien répondu à quelques feux, mais « rien de majeur ».
Elle n’a pas non plus été appelée en renfort dans d’autres communautés. Il attribue ce répit momentané aux récentes pluies : « Cette année, c’est un peu plus humide que l’année passée, où l’été avait été très sec. »
Si la saison demeure pour l’instant calme, les pompiers de La Broquerie restent cependant prêts à intervenir à tout moment.
Des forêts plus inflammables
L’accalmie actuelle ne reflète toutefois pas la tendance observée depuis plusieurs années.
Sur le terrain, Rhéal Gagnon estime que les feux prennent davantage d’ampleur.
« Dans le temps, il y en avait, mais ce n’était pas aussi intense que ce qu’on a connu ces dernières années. »
Il explique notamment ce phénomène par une abondance de deadfall, le bois mort qui jonche le sol des forêts et sert de combustible aux incendies qui se déclarent.
« On a eu beaucoup de tempêtes qui cassent des arbres dans les forêts, et quand ces arbres-là ne sont pas nettoyés, ils prennent des années avant de se décomposer. Je pense que ça augmente les risques de feux, parce que ces débris peuvent brûler davantage que juste les arbres encore debout et verts. »
Ce phénomène alimente alors un cercle vicieux qui favorise à la fois la progression et l’intensification des feux de forêt : « Il y a plus de matériaux combustibles au sol, donc quand le feu poigne, il brûle plus violemment et génère son propre vent. »
Quid des causes des départs de feu? Selon le chef des pompiers, elles se répartissent à peu près à parts égales entre phénomènes naturels, comme les éclairs lors des tempêtes, et causes humaines.
Parmi ces dernières, Rhéal Gagnon relève à la fois l’inattention, citant « la négligence des gens », mais aussi des incendies volontaires, dans des proportions comparables.
Mais encore faut-il parvenir à démontrer leur caractère criminel : « C’est un peu plus dur à prouver au tribunal. »
Dans les coulisses d’une caserne rurale
Comme beaucoup de services d’incendies au rural, la caserne de La Broquerie repose uniquement sur des pompiers volontaires, explique Rhéal Gagnon.
« Les grosses villes vont avoir des services salariés, mais nous autres, c’est volontaire. C’est ce qu’on appelle du paid on call : tu es payé quand tu réponds à un appel. »
Si les effectifs disponibles ne suffisent pas, la caserne peut faire appel aux services voisins dans le cadre du dispositif provincial d’aide mutuelle.
« Eux viennent nous aider, et nous, on va les aider aussi. Ce sont des échanges qu’on se fait. »
À La Broquerie, la préparation à la saison des feux commence en amont, dès le début du mois de mars.
Les pompiers vérifient alors le matériel destiné aux feux de forêt et de broussailles : sacs forestiers, scies mécaniques, contenants d’eau, et quelque « 3 000 pieds de tuyaux ».
« On s’assure que notre équipement est prêt pour cette période-là, parce que c’est là qu’on va s’en servir le plus », précise le chef des pompiers.
Quand un feu se déclare ou menace de se rapprocher, deux priorités s’imposent à ses yeux : la sécurité des personnes et la protection des propriétés.
« S’il y a des évacuations qui sont demandées, il faut pouvoir évacuer les gens en sécurité. »
La langue représente aussi un enjeu supplémentaire pour les pompiers de La Broquerie, qui s’adressent aux résidents en français comme en anglais.
« Si on a des avertissements à faire, on va le faire dans les deux langues parce qu’on est une municipalité bilingue. C’est la meilleure chose à faire pour les gens. »
Lui-même bilingue, il n’y voit pas un obstacle majeur pour son service.
Réduire les risques, un effort partagé
S’il estime que les communautés rurales sont conscientes du danger, Rhéal Gagnon considère toutefois que certains résidents sous-évaluent encore les risques.
« Les gens veulent vivre à la campagne et avoir une maison entourée d’arbres. C’est bien beau, mais c’est un risque qu’ils prennent. »
Le pompier volontaire recommande de maintenir une zone tampon de « 60-70 pieds » autour des bâtiments, couplée à l’entretien du terrain : dégager la cour et couper l’herbe pour limiter les matériaux combustibles et ainsi diminuer les possibilités de propagation du feu.
Il rappelle aussi l’importance de bien entretenir sa maison et de s’assurer qu’elle est conforme aux normes, notamment sur le plan électrique.
« On a de l’ouvrage à faire », juge le chef des pompiers.
Pour faire passer ces bonnes pratiques et sensibiliser la communauté, il estime qu’il faut miser davantage sur l’éducation publique.
Cela se fait notamment au moyen de publications Facebook, mais aussi au cas par cas.
« Quand on remarque, par exemple lors d’une alarme chez quelqu’un, que le foin est haut autour de la maison, on donne simplement un petit heads-up en disant qu’il serait bon de nettoyer. »
Pour réduire les risques d’incendies, des brûlages dirigés peuvent aussi être effectués, notamment dans les champs. L’objectif est d’éliminer les matières combustibles avant qu’un feu non maîtrisé ne s’en nourrisse.
À La Broquerie, ces feux contrôlés ne sont toutefois pas réalisés directement par les pompiers, précise Rhéal Gagnon.
Les agriculteurs doivent les signaler au service, qui évalue les conditions avant de donner son accord et avise le 911 afin d’éviter de fausses alertes.
« La seule personne qui peut appeler le 911, c’est le fermier s’il a besoin d’aide. »
Les agriculteurs doivent aussi prendre des mesures pour éviter la propagation, comme labourer autour du terrain.
« Il faut qu’il y ait quelqu’un là tout le temps pendant que le feu est en train de brûler », ajoute-t-il. Rhéal Gagnon appelle enfin à la vigilance citoyenne.
Sans décourager pour autant les appels au 911, il souligne toutefois l’importance de bien s’assurer, lorsque c’est possible, qu’il ne s’agit pas d’un brûlage dirigé ou d’une fausse alerte avant de signaler un feu.
« Ça prend quelques minutes de leur temps, mais si ce n’est pas un incendie, ça sauve les ressources des pompiers, des ambulances et de la police. »
Son message aux résidents des communautés rurales est celui d’une responsabilité partagée : « On ne peut pas contrôler ce que font les autres, mais on peut contrôler ses propres gestes. »

