Une brillante interprétation du Concerto pour piano en fa de Gershwin par Natasha Paremski et une exécution sans faille de la Symphonie Du Nouveau Monde de Dvořák devant une salle presque comble ont donné un élan prometteur à la nouvelle saison de l’orchestre symphonique de Winnipeg qui a été lancée le 26 septembre.

Natasha Paremski
Natasha Paremski

Il y a deux ans, la jeune pianiste russo-américaine Natasha Paremski avait triomphé dans le Concerto no 1 de Tchaïkovski, lorsqu’elle avait remplacé à pied levé Yuja Wang pour le concert d’ouverture de la saison 2012/13. Elle avait alors bien mérité l’honneur de revenir en tête d’affiche pour le lancement de la nouvelle saison de l’OSW, cette fois dans une œuvre purement américaine, le Concerto pour piano en fa de Gershwin.

Ce concerto a été commandé par le célèbre chef d’orchestre de la New York Symphony Walter Damrosch, après avoir entendu la première de la Rhapsodie in Blue. Le jeune Gershwin a sauté sur l’occasion. Il en a écrit les premières esquisses à Londres en mai 1925. Conscient des progrès qu’il devait faire pour perfectionner son écriture symphonique, Gershwin a joué des parties de l’œuvre à des amis pour bénéficier de leurs conseils et a même engagé un orchestre pour vérifier son orchestration, une démarche qui lui a procuré “les plus grands frissons de sa carrière musicale.” Le Concerto en fa était terminé en novembre. La première, le 3 décembre 1925, fut un succès, mais pas aussi fracassant que celui de la Rhapsodie.

Autant Paremski avait affirmé ses origines russes dans le Tchaïkovski, autant a-t-elle démontré son adaptation à l’Amérique dans le Gershwin. Elle a bien assimilé les rythmes, le style et l’âme de la musique américaine. L’impression qu’elle m’avait laissée en 2012 se confirme. Quel plaisir pour l’œil en effet, de regarder jouer cette belle jeune femme! Elle a un rapport très sensuel avec la musique qu’elle exprime par des mouvements très subtils, qui se rapprochent de la danse: joyeux balancement des épaules dans les passages allègres, léger déhanchement quand la musique devient plus langoureuse, tension presque extatique sur les notes les plus romantiques. Le geste se marie si bien à la musique qu’il n’en détourne pas l’attention mais aide à mieux l’apprécier. Elle a une technique qui lui permet d’exécuter les passages les plus difficiles avec virtuosité : grande souplesse, précision du rythme, expressivité et musicalité. Les glissandos à la largeur du clavier sont effectués avec panache. Elle a une puissance de touche qui lui permet de tenir tête à l’orchestre dans les fortissimos. Très classique dans le Tchaïkovski, elle faisait plus « jazzwoman » dans Gershwin, donnant parfois l’impression de jouer dans un piano-bar. Mickelthwate a dirigé avec une attention constante à la soliste, assurant un accompagnement impeccable. Ce fut une exécution qui a séduit l’auditoire, qui ne tarissait pas d’éloges à l’entracte.

En deuxième partie, l’orchestre a donné une très belle interprétation de la Symphonie no 9 “Du Nouveau Monde”, d’Antonin Dvořák, l’une des symphonies les plus connues et les plus appréciées du répertoire symphonique. Dvořák a composé cette symphonie en 1893, alors qu’il séjournait aux États-Unis comme directeur du Conservatoire de musique national à New York depuis 1892. Il s’agit d’une symphonie très classique d’esprit tchèque. On le sent dès les premiers accords, dans l’appel du cor et les premières mesures de l’ouverture. Dvořák s’ennuyait de sa famille et de sa patrie et le ton de ces passages reflète peut-être son désir intense de les revoir. Ce qui donne un caractère américain et son charme à cette œuvre, c’est que là où Dvořák se serait inspiré de la musique folklorique et des danses populaires de son pays comme dans plusieurs autres compositions, il s’est inspiré du folklore américain et amérindien. Il avait aussi en arrière-pensée le poème épique Le Chant de Hiawatha d’Henry Longfellow. Dans un article publié le 15 décembre 1893 dans le New York Herald Tribune, il indique qu’il considère le superbe et mémorable adagio du deuxième mouvement comme une étude pour une œuvre future, soit une cantate ou un opéra, qui sera basée sur ce poème. Il n’a cependant pas réalisé ce projet.

Alexander Mickelthwate a dirigé cette œuvre en laissant la musique exercer son charme. On a senti les musiciens jouer avec plaisir et liberté. L’audition fut un régal du début à la fin. Le moment attendu de cette œuvre est bien sur le magnifique solo du cor anglais de l’adagio, qui a inspiré la chanson populaire américaine Going home, qui a été superbement interprété par Robin MacMillan, mais tous les pupitres ont joué avec brio et se sont surpassés dans les passages qui leur sont réservés.

L’OSW a tenu à souligner l’ouverture du Musée canadien des droits de la personne en présentant Canticle of Freedom, du compositeur américain Aaron Copland, en début de soirée. Copland a été enthousiasmé par cette commande du Massachusetts Institute of Technology. Il y a vu une affirmation directe de liberté académique, artistique et politique, en réaction à la « Chasse aux Sorcières » du maccarthysme dont il était lui-même été une cible. C’est une œuvre allégorique dans un style simple de fanfare. Les paroles proviennent d’un antique poème ésotérique écossais, un chant de louange à la liberté. C’est un texte écrit dans un langage très poétique, chanté par un chœur à deux voix. Malheureusement, le texte n’est pas bien servi par la musique. Il semble que Copland s’est laissé emporter par son enthousiasme sans se préoccuper de la phonétique et de la musicalité propre du poème. On ne pouvait saisir que quelques mots épars, surtout le mot freedom, auquel les quatre consonnes donnaient plus de clarté et qui sonnait bien lorsque chanté à répétition dans le final jubilant et fortissimo. On ne peut blâmer les jeunes chanteurs du University of Manitoba Singers, préparés Elroy Friesen, pour un manque de diction. Je doute qu’aucun chœur puisse faire beaucoup mieux avec cette musique.

Ce fut un lancement fort bien réussi. Des centaines de jeunes de moins de trente ans avaient été invités à assister au concert vêtus de leurs vêtements les plus chics et il faisait beau les voir en si grand nombre. Ce concert, dont les œuvres étaient belles, accessibles et très bien jouées devrait leur avoir donné le goût de revenir.

Orchestre symphonique de Winnipeg
Salle de concert du Centenaire, le 26 septembre 2014
Alexander Mickelthwate, chef
Natasha Paremski, piano
University of Manitoba Singers, Elroy Friesen, chef

Canticle of Freedom Aaron Copland
Concerto pour piano en fa George Gershwin
Symphonie no 9 “Du Nouveau Monde” Antonin Dvořák

Pierre Meunier

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